Raven Ruëll et Sophie Warnant donnent la parole aux bas-fonds

© Saskia Vanderstichele
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Dans Les Bas-Fonds/Nachtasiel, quatorze acteurs interprètent les damnés de la terre que nous préférerions ne pas voir dans nos rues. La pièce éponyme de Maxime Gorki a servi de point de départ à une série de témoignages et portraits fictionnalisés de sans-abri à Bruxelles. 

La création Les Bas-Fonds/Nachtasiel est une coproduction du Theater Antigone de Courtrai et du Théâtre National. Le metteur en scène, Raven Ruëll, propose régulièrement des représentations bilingues, enseigne à la fois au Ritcs (le pendant flamand de l’Insas) et au Conservatoire de Liège et est connu, entre autres, pour le succès des monologues, en versions néerlandophone et francophone, Mission (2007) et Para (2016). Il forme un couple bruxellois avec Sophie Warnant, diplômée du Conservatoire de Liège en 2011. L'actrice, qui joue des deux côtés de la frontière linguistique, a remporté un Prix de la Critique en 2015 (catégorie meilleure découverte) pour sa première mise en scène Ha Tahfénéwai ! au Théâtre National.
 

Pour Les Bas-Fonds/Nachtasiel, vous vous êtes inspirés de Maxime Gorki, mais encore plus des organisations d’accueil bruxelloises. Et vous vous êtes entretenus avec des sans-abri.
Raven Ruëll: Jos Verbist (le metteur en scène de Theater Antigone et également acteur dans Les Bas-Fonds/ Nachtasiel) et moi-même donnons régulièrement pour mission à nos étudiants du Ritcs ou du Conservatoire de Liège d’aller recueillir des impressions dans les rues des grandes villes, d’interviewer les gens, et d’aller à la découverte des entrailles de la ville. J’ai déjà mis en scène la pièce qui aborde le mieux le thème des Bas-Fonds (1902) de Gorki avec des étudiants. Nous avions alors conservé presque tout le texte. Pendant les répétitions de cette pièce avec une grande équipe d’acteurs bilingues, nous nous sommes rapidement éloignés du texte pour accorder plus d’attention à ce que nous voyons aujourd’hui dans la rue. Les acteurs se sont rendus dans des centres d’aide et des centres d’accueil de nuit, comme le Samusocial, La Source, pour les hommes, La Rencontre, pour les familles, ou Le Clos de L'Ilot à Saint-Gilles, et ils ont parlé avec des gens qui vivent dans la rue. Ce matériau a systématiquement pris le pas sur le texte de la pièce, dont il est resté un certain nombre d’intrigues et de types de personnages.


Sophie Warnant: Nous essayons de témoigner de ce qui se passe dans les rues aujourd'hui et de voir plus clair dans le flot d’informations sur le problème croissant de la pauvreté. En tant qu’actrice, j’aime bien me rendre sur le terrain. Je l’ai fait aussi pour Ha Tahfénéwai! que j'ai créé pour le Théâtre National en 2015 à propos de patients en psychiatrie. Il s’agit de personnes que la société ne veut plus vraiment voir, parce qu’on veut «nettoyer » les rues pour ne plus avoir à voir les sans-abri. Il existe bien un lien avec la psychiatrie aussi, car il ne s'agit certainement pas que de mendiants. Vous avez également des personnes complètement muettes, qui n'interagissent plus avec leur environnement et qui s’oublient. Un homme à la gare du Midi qui reste assis à côté d’une poubelle toute la journée, qui ne dit et ne fait plus rien. Il vit complètement dans le néant. Quelqu’un dont le pied est complètement pourri et qui ne le sent plus. Ce sont des situations dont nous ne sommes pas conscients car nous ne voulons plus l’être.


Ruëll: Il y a également beaucoup plus de jeunes dans les rues, beaucoup plus de femmes et de familles. Le côté romantique du vieil homme assis sur un banc dans un parc est depuis longtemps dépassé. Le fait qu’un problème plus vaste devienne moins visible est lié à des changements imperceptibles: les supermarchés prennent des mesures. On voit moins de bancs et d’abris, on bloque des accès. À Paris, les gens sont répartis de manière stratégique dans toute la ville après l’accueil de nuit. L’air chaud n’est plus ventilé par des grilles au sol mais par des tubes en hauteur.

Que faire en tant que passant ? Ne sponsorisons-nous pas les gangs et l’alcoolisme quand nous donnons de l’argent?
Ruëll: Et pourquoi juger plus sévèrement l'alcoolisme de quelqu’un dans la rue plutôt que l’alcoolisme de quelqu’un à la maison sur son canapé ? Souvent, on boit pour survivre en rue, c’est un anesthésiant rapide contre la peur, les gênes et l’agression. Nous avons également recueilli des témoignages sur la violence sexuelle à l’égard des femmes, qui choisissent consciemment d’être aussi sales que possible et de puer le plus possible pour ne pas qu’on les approche.


Warnant: Nous voulons réfléchir à notre attitude envers ces personnes qui sont au sens littéral, comme au sens propre, dans une position d’infériorité. Si nous traçons notre route sans les regarder, nous y contribuons. Je l’ai constaté quand je me suis assise à côté de la dame que j’interprète dans la pièce.


Ruëll: Dans l'ouvrage de référence Les Naufragés: Avec les clochards de Paris du sociologue belge vivant en France Patrick Declerck, on peut lire que le pire pour beaucoup n’est pas de ne pas recevoir d’argent, mais de ne pas exister aux yeux de ceux qui passent. On ne leur accorde même plus un regard. Dire bonne journée et établir un contact visuel est une chose que l’on peut tous faire.

D’autre part, l'idéologie de la «responsabilité individuelle » et de la «faute propre » prévaut.
Ruëll: C’était l’une des raisons de monter cette pièce. Dans le passé, la pauvreté était encore un problème de société auquel nous devions faire face. Aujourd’hui, on se décharge de cette responsabilité. On pourrait penser parfois que certains ont choisi leur situation. Mais Declerck écrit qu’un tel « choix » est souvent une phase qui s’inscrit dans un processus et qu’il s'agit très rarement d’un choix au départ. Parfois, cela peut devenir un élément dont on peut tirer de la dignité. Il y a une tendance à aider une personne que si elle montre qu’elle souhaite réellement être aidée. Mais parmi les combinaisons possibles entre grave dépression, alcoolisme, problèmes financiers et familiaux, même pris séparément, chacun de ces problèmes suffit à rendre la vie de la personne très difficile.


Warnant: Personne ne peut être sûr que cela ne lui arrivera jamais. La femme sur laquelle est basé mon personnage est pleine de bonne volonté. Elle veut passer des coups de fil, revoir ses enfants, louer quelque chose à la commune. Mais elle est déjà dépassée par l’aspect administratif et elle finit par survivre en demandant 50 centimes à tout le monde pour manger. Nous voulons donner la parole à des gens comme elle dans cette pièce sur la pauvreté, conscients qu’il s'agit d’un problème très complexe et qui nous affecte également personnellement. Cela remet en question notre humanité, et pas seulement lors des actions de solidarité en hiver. Le problème reste le même tout au long de l’année.

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