interview

Yassin Mrabtifi: le Frankenstein de Molenbeek

Après From Portici with Love en 2015, Yassin Mrabtifi déplace le curseur sur le quartier qui l’a vu grandir, en tant qu’homme et en tant que danseur dans la compagnie de Wim Vandekeybus. Dans son premier solo From Molenbeek with Love, le chorégraphe issu du hip-hop s’interroge sur ce que la société et le monde de l’art ont fait de lui. « Je veux décoloniser ma pensée ». 

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© Saskia Vanderstichele

Un danseur d’origine maghrébine qui nous envoie tout son amour depuis son Molenbeek natal. Voilà un spectacle bien-pensant sur les quartiers et la diversité qui réchauffera les cœurs et mettra tout le monde d’accord. L’idée vous a effleuré l’esprit ? Eh bien vous - et vous n’êtes pas le/la seul(e) - êtes tombé dans le panneau habilement tendu par Yassin Mrabtifi.
From Molenbeek with Love, rien de tel qu’un gros cliché pour attirer le public vers d’autres récits, vers une autre histoire. En l’occurrence, la sienne. Celle d’un ket de Molenbeek au parcours et au physique atypiques (Mrabtifi a longtemps été un poids lourd), perdu entre deux rives, noyé dans les eaux marécageuses de ses identités multiples et parfois contradictoires.
Aujourd’hui en paix avec lui-même et bien dans ses baskets Asics, le danseur membre d’Ultima Vez, chorégraphe et coach social profite de son premier solo pour revenir avec lucidité et sans langue de bois sur son itinéraire d’ovni autodidacte, dans l’espoir de faire bouger les lignes qui séparent la danse contemporaine de la réalité du terrain. « Tout changement positif passe par quelque chose de difficile et de violent. Comme tout dans la vie, à commencer par la naissance ».

Avec From Molenbeek with Love, vous voulez donner un coup pied dans la fourmilière de la danse contemporaine ?
Yassin Mrabtifi : C’est parce que je baigne dans cette scène contempo-bobo que j’avais envie de proposer autre chose au sein de ce même monde qui se remet soi-disant en question mais qui, en réalité, ne fait que brasser du vide. Pour avoir rencontré beaucoup de grands chorégraphes internationaux, j’ai pris conscience que derrière leur travail, se cache bien souvent un prêt-à-penser. Une recette toute faite avec sa part d’éléments choquants mais qui, au fond, ne touche jamais au réel, refuse de se mouiller par peur de perdre une partie de son public. Aujourd’hui, on commence à mettre les choses sur la table et ça me plaît. Ça bouge, il était temps.

Ces derniers temps, la programmation du KVS, où sera joué votre spectacle en première, traduit une volonté de s’ouvrir davantage à la diversité. Une recette toute faite ou un signe que les temps changent ?
Mrabtifi : C’est positif même si ça reste une tendance. Avec From Molenbeek with Love, je veux attirer les spectateurs dans ce piège-là. Le titre est un gros cliché. Je fais semblant de répondre à ce que l’on attend de moi pour bousculer les gens dans leur pensée unilatérale et pseudo-diverse. Dans cette société, il faut jouer son rôle jusqu’à être en position de pouvoir confronter les gens au système qu’ils ont créé. Je suis moi-même le fruit de cette création et j’agis comme une sorte de miroir. Je me considère un peu comme le monstre de Frankenstein, désespéré de constater ce que son maître a fait de lui. Sauf que moi je ne veux pas m’immoler. Je veux dire à mes créateurs que ça n’est pas grave, que je me trouve pas mal finalement.

 

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© Saskia Vanderstichele

Quel rôle précisément deviez-vous endosser ?
MRABTIFI : J’ai eu la chance de faire le buzz, d’avoir le premier rôle dans la pièce In Spite of Wishing and Wanting et de multiplier les solos au sein d’Ultima Vez parce que ma danse et mon physique étaient atypiques. J’en ai toujours joué sans m’en cacher. Quand t’es arabe et que t’es gros, tu ne peux pas gagner facilement de l’argent dans le commercial. Dans la danse contemporaine, on aimait bien les gens avec un physique différent, les gens qui parlaient autrement et donc j’ai joué ma carte à cet endroit-là, c’est tout. En arrivant chez Ultima Vez, j’ai compris que je devais jouer le bad boy de Molenbeek. J’aime dire ces choses-là aujourd’hui parce que ça provoque une réflexion salutaire. Je m’inscris dans le processus plus global de décolonisation de soi-même, ce que l’on appelle le « mind decolonizing ».

Y a-t-il des penseurs qui vous inspirent particulièrement ? Est-ce que vous faites vous-même partie d’un réseau de réflexion sur ces questions ?
MRABTIFI : Les groupes de réflexion commencent à émerger. C’est un réseau très solidaire et très underground dans lequel on trouve beaucoup d’artistes qui partagent l’envie de changer les choses en profondeur et qui sont prêts à boycotter des créations quand ça ne va pas. On échange sur les auteurs qui nous inspirent. De mon côté, j’ai commencé par Amin Maalouf. J’ai connu Frantz Fanon très récemment, sinon je me serais décolonisé bien plus tôt. Pour moi, c’est la base. Si tout le monde pouvait lire ses livres et se rendre compte qu’être noir c’est être racisé et coloré et que toutes les personnes colorées sont soumises au même diktat, ce serait déjà un bon début. En prendre conscience, c’est être solidaire.

Dans Les identités meurtrières, Amin Maalouf encourage les personnes à l’identité multiple à faire des ponts entre les cultures. Comment vous positionnez-vous par rapport à cette idée de mission ?
Mrabtifi : Les avis sont très partagés sur cette question. Des fois, je suis pour. Des fois, je suis contre. Ça fait partie de la multiplicité de mon identité qui change d’avis en fonction de là où je suis. C’est vrai que j’essaie de remplir cette mission et j’y prends un certain plaisir égoïste. J’aime voir les choses trembler. Il y a en ce moment une prise de conscience qui fait peur et qui divise.

Votre avis n’est pas figé, à l’instar de votre identité. Une pilule difficile à faire passer?
Mrabtifi : Tout à fait. Le capitalisme a besoin des identités, de mettre les gens dans des cases et de diviser les communautés pour perpétuer le système. On veut nommer les choses à tout prix et l’avantage de la danse, c’est qu’elle n’a pas besoin de mots. On utilise des langages complexes qui peuvent évoquer des choses différentes et opposées en même temps. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’il n’y a rien à dire vraiment, et que je n’ai aucune certitude sur rien. Je ne fige rien en moi-même et je vis beaucoup mieux comme ça. C’est ça, mon identité. On veut correspondre à tellement de choses que l’on finit par devenir l’apparence que l’on veut se donner.

Vous êtes vous-même passé par là ? C’est de ça aussi que parle From Molenbeek With Love ?
Mrabtifi
 : Je parle beaucoup de toute cette période de recherche identitaire et de perte. Je me suis demandé comment ça se faisait que si jeune j’étais tellement perturbé, que je n’étais tellement pas moi-même. C’est pénible de se poser des questions, donc on finit par opter pour l’identité la plus forte, la « femme forte », le « rebelle du quartier », parce que ça nous protège. J’ai fini par accepter que l’identité est mouvante et qu’elle évolue au contact des gens. Je pense qu’on devient les gens qu’on apprécie et qui nous inspirent et que ce qui nous inspire nous change au quotidien. C’est beau ce que je dis, non ? (rires).

Votre identité de danseur est-elle, elle aussi, mouvante ?
Mrabtifi : Longtemps, je ne savais pas quel danseur j’étais. J’aime toutes les danses. Là, je suis dans la danse contemporaine mais ça reste, au fond, très limité. Enfant, j’ai commencé par faire de la danse orientale et puis à imiter les clips qui passaient sur MTV. À treize ans, c’était le breakdance et puis j’ai monté mon groupe à 17 ans. On a fait des battles, on a participé au championnat de Belgique. La danse était quelque chose d’inaccessible dans ma communauté. L’identité religieuse – avec sa spécificité bruxelloise que l’on commence à comprendre aujourd’hui - était très contraignante. Je devais cacher que je dansais. Ce qui était très facile pour moi car j’avais pris l’habitude de tout dissimuler quitte à me perdre. Bref, j’aimais toutes les danses. J’adorais la danse Bollywood, typiquement le genre de danse qu’il serait impossible de ramener dans nos théâtres. Ça ne colle pas avec les codes belgo-flamands et belgo-francophones et leur côté laïcard.

 

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© Saskia Vanderstichele

Vous vous êtes retrouvé dans une compagnie flamande. Un hasard ?
Mrabtifi :
Je me suis retrouvé physiquement chez les Flamands et, spirituellement, c’est l’endroit qui me permet de repousser au maximum les limites qui me sont imposées. Le système francophone est encore trop féodal et tourné vers la France. On pense que le bon goût et la bonne notion de la laïcité viennent de Paris. On a honte de dire que nous, Belges francophones, n’avons pas vraiment d’identité. Mais c’est pourtant une identité en soi. Et puis du côté francophone, l’art est extrêmement politique et didactique. Quand j’étais jeune, l’école nous emmenait voir des pièces de théâtre où on nous expliquait comment être un bon arabe. Ça a eu un très mauvais impact sur moi parce que je pensais que je devais renier ma religion et toutes ces couches culturelles et identitaires qui sont, en fait, une richesse. Aujourd’hui, c’est le même groupe d’artistes commandé par les mêmes partis politiques qui font les mêmes choses. Et c’est encore pire.

Vous n’avez pas peur d’être récupéré par cette même mouvance ? Sur un malentendu... Votre spectacle est un traquenard, il se peut que des gens tombent dedans.
Mrabtifi :
Mais récupérez-moi, je n’attends que ça ! Récupérez-moi, que je vous dise quelque chose de différent. Beaucoup d’écoles seront présentes d’ailleurs au spectacle. Après, je ne fais pas du théâtre, je fais de la danse, donc je suggère les choses, même s’il m’arrive de parler. Il y a des moments où j’ouvre des portes pour laisser la possibilité aux gens de réagir. À côté de ça, je veux organiser un débat parce que, parfois, les mots sont nécessaires. Mais ça ne sera pas pour la première au KVS, faute de temps.

 

Yassin Mrabtifi
© Stanislav Dobák

Le spectacle va-t-il beaucoup tourner ?
Mrabtifi :
On va jouer en Belgique et dans le monde. Je veux être en contact avec un maximum de publics différents. Je pousse et je force à jouer partout et je ne m’inquiète pas de savoir si les théâtres m’ouvriront leur porte. S’il le faut, je louerai des salles, même la salle de gym d’une école. Ma scénographie est minimaliste, je peux la jouer partout. Ma scénographie, c’est moi.

Vous ne craignez pas la fatigue ?
Mrabtifi 
: C’est épuisant. C’est pour ça que j’arrête avec Ultima Vez parce que ça me prend trop d’énergie et ça me perd aussi car je suis toujours confronté au même type de public, où que j’aille dans le monde. J’ai tout le temps l’impression d’être au KVS. Je ne sais pas si la prochaine chose que je ferai sera de la danse pourvu que je sois en accord avec moi-même et que je me sente utile. J’ai envie de continuer à travailler avec Ultima Vez mais plutôt sur les dynamiques de quartier à Molenbeek. Mais je ne veux pas rester bloqué à Molenbeek non plus. Je rêve de faire une pièce qui ne parlerait de rien d’autre que de la danse mais c’est impossible aujourd’hui parce qu’il y a d’autres urgences. L’art est un outil. Plus il est beau, plus il touche et s’il y a un message derrière, il touchera plus profondément encore. Certains spectacles peuvent marquer les gens à vie.

Quels sont les spectacles qui vous ont bouleversé et qui ont fait de vous l’artiste que vous êtes ?
Mrabtifi : Quand j’étais jeune c’était Pie Tshibanda (Un fou noir au pays des Blancs, NDLR). Ce n’est pas juste son message mais aussi son jeu. Sa manière de parler et sa bienveillance envers le spectateur m’ont transpercé. Ça a été pareil pour les premières pièces de Sidi Larbi Cherkaoui. Mais ce sont des gens simples qui m’ont le plus inspiré. Des personnes qui sans le savoir étaient des artistes, qui ont arrêté parce qu’elles ont toujours pensé qu’elles n’avaient pas la possibilité et qui aujourd’hui font de l’art pour personne d’autre qu’elles-mêmes.

Qu’est-ce qui a fait que vous avez continué à croire en votre bonne étoile, que vous n’avez pas baissé les bras ?
Mrabtifi : La dépression profonde. L’envie de me suicider à plein de moments. C’est quelque chose de sale et de triste. Des envies constantes d’abandonner et de disparaître face, entre autres, à cette multiplicité identitaire que je ne savais pas gérer. Je n’arrivais jamais à correspondre à la demande sociale tout en étant cohérent avec moi-même. Et j’ai d’ailleurs abandonné, j’ai fait des jobs de merde avant de craquer et de me retrouver au chômage chez mes parents et d’y retourner. En parallèle, je dansais et je me disais que c’était peut-être possible d’y arriver. La danse, ça n’est pas parti d’un choix mais d’une frustration que j’ai réussi à transformer en outil. Et c’est ça qui marche. Mais aujourd’hui encore, je considère ma carrière de danseur comme un accident.

From Molenbeek with Love 18 > 20/4 , KVS BOX

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