Cinéma Palace: dix mois d'art et d'essais

© Ivan Put

Les meilleurs marabouts de la ville n’auraient pas pu prédire le sort du nouveau cinéma Palace. Près d’un an après son inauguration, l’heure d’un premier bilan a sonné. Pour le programmateur des lieux, Nicolas Gilson, et son administratrice, la réalisatrice Fien Troch, cela ne fait pas de doute : le public a fini par trouver le chemin du Palace. 

Entre flou artistique, reports multiples, procès de chouchoutage voire de concurrence déloyale, conditions météo apocalyptiques, irritants travaux du piétonnier et rumeurs catastrophistes, rien n’indiquait que le mythique Pathé Palace du Boulevard Anspach allait parvenir à renaître de ses cendres et prendre, enfin, son envol. Dix mois après son ouverture en grande pompe en février dernier, un retour sur le projet, initié par la Fédération Wallonie-Bruxelles et incarné par Luc Dardenne, s’impose. Pour ce faire, BRUZZ est allé à la rencontre de l’administratrice des lieux, la réalisatrice bruxelloise Fien Troch (Home), et de Nicolas Gilson. Après avoir fait ses preuves en tant que critique et chroniqueur cinéma, et goûté à la programmation pour des festivals audacieux et incontournables comme Pink Screens, le jeune homme a fait le pari osé du Palace en endossant le chic costume de programmateur. Une tenue visiblement taillée sur mesure. Les cinéphiles ne démentiront pas. Car quoi qu’on en dise, et malgré les contraintes et les coups durs, le Palace a le mérite d’avoir hébergé dans ses coquettes salles obscures des perles du cinéma de fiction et documentaire qu’il n’était donné à voir nulle part ailleurs. Le nouveau venu a-t-il, pour autant, trouvé sa place au sein du paysage culturel bruxellois ? Les chiffres semblent l’affirmer. « Les spectateurs sont en nette augmentation depuis cet été. Avec près de 80 000 entrées depuis son inauguration, le Palace est le deuxième cinéma d’art et d’essai le plus fréquenté de la capitale, » indique Gilson. « Ponctuellement, nous piquons une tête en première position. »
 

1643 Palace Fien Troch Nicolas Gilson
© Ivan Put

En février, le cinéma Palace soufflera sa première bougie. Quel regard portez-vous sur l’année écoulée ?
NICOLAS GILSON : Je ne me suis pas arrêté un moment, je dormirais bien un peu (rires). Je dirais que le Palace reste un grand jouet qui me permet d’expérimenter. Ce qui est positif c’est qu’on constate que se dessinent non pas un mais des publics du Palace, que des films plus pointus comme Climax de Gaspar Noé fonctionnent, de même que des classiques comme 2001 : L’Odyssée de L’Espace ou Stalker qui ont fait de très bons chiffres en été. En somme, si on fait des propositions, les gens y répondent, même en matière de documentaire. Dans la mesure où il faut pouvoir faire tourner le cinéma, il s’agit d’un jeu de compromis entre art et essai, films « crossover » et cinéma grand public. BlacKkKlansman, qui a fait le buzz, a attiré des gens au Palace pour de simples questions d’horaires. Ils découvraient le lieu pour la première fois, ce lieu qu’ils n’osaient pénétrer parce que le bâtiment est immense et peut paraître austère.
FIEN TROCH : La seule chose dont on est sûrs après un an de vie du Palace, c’est que le lieu restera toujours dans une phase expérimentale, et tant mieux. J’ai le sentiment que Le Palace a rendu plus de gens cinéphiles, certaines personnes ont redécouvert l’expérience cinématographique. Ce goût pour le cinéma doit les encourager à pousser la porte d’autres salles d’art et d’essai à Bruxelles. La réouverture du Palace est née de l’envie de redynamiser la fréquentation des cinémas dans la capitale.

On se souvient du climat sceptique qui entourait la nouvelle de l’ouverture du Palace. Vous attendiez-vous à une telle levée de boucliers ?
GILSON : Le Palace était devenu le monstre du Loch Ness du cinéma belge. La polémique faisait rage à plusieurs niveaux mais, en réalité, c’était une tempête dans un verre d’eau. On nous épinglait comme le cinéma du Centre du Cinéma (financé par la Fédération Wallonie-Bruxelles, NDLR) mais, en contrepartie, on a réussi à se forger une identité bruxelloise bilingue et le Centre du Cinéma est le premier à s’en féliciter. Au niveau des subsides, on a reçu une enveloppe « hors enveloppe » afin de ne pas couper dans les subsides des autres. Certaines salles ont perdu de l’argent, d’autres en ont gagné, mais nous sommes, en réalité, hors comptes. Par contre, si dans le futur l’enveloppe fermée n’est pas gonflée, il faudra craindre des coupures budgétaires pour nous ou pour les autres. Comme le Palace a été mis d’entrée de jeu dans une logique de concurrence, j’avais l’idée au départ, peut-être un peu naïve, de se répartir les films entre cinémas. Dans la pratique, on fait au cas par cas parce qu’un même film peut très bien fonctionner s’il est programmé dans deux salles différentes, comme Burning qui était à voir chez nous et aux Galeries.
TROCH : Je pense que les gens étaient surtout intéressés par la polémique et le côté typiquement belge de la situation, au lieu de se dire que c’est une belle initiative qu’on lance, même si le défi est colossal. Mais ces réactions sont naturelles et inhérentes à ce type de projet. J’ai senti après la conférence de presse d’ouverture que certains gens craignaient peut-être que les grandes idées avancées n’aient pas de résonance dans la pratique. Mais on a travaillé pour les concrétiser.
GILSON : Les rumeurs allaient bon train. Les premiers clients plus âgés qui venaient au Palace regardaient les murs très bruts (ce qui répond à une pure volonté architecturale) et nous disaient : vous avez manqué de tellement d’argent ? (rires)

 

Le Palace a également pour mission de mettre en évidence le cinéma belge. Certains y ont vu un pas supplémentaire dans le sens de la politique de « magrittisation » du cinéma, à comprendre une survalorisation du cinéma belge au détriment d’autres films de qualité dépourvus du label national. Quelle est, dans la pratique, votre marge de manœuvre ?
GILSON : Jusqu’à présent, j’ai programmé six films en lice aux Magritte sur huit sorties. J’ai la liberté de dire non à tout et il m’est arrivé de refuser certains titres belges. Ça n’a pas plu à certains mais j’argumente. Ça ne sert à rien de mettre en évidence un film mauvais, ça n’aura d’autre effet que de décourager le public. De la même manière que je défends des films belges, comme le documentaire Mitra de Jorge León, qui ne sont pas spécialement rentables, mais que je trouve sublimes.
TROCH : Honnêtement je ne suis pas 100% convaincue qu’il faille défendre à tout prix le cinéma belge. Quand je vais voir un film, ce n’est pas parce qu’il est belge. On va peut-être me tirer les oreilles, mais c’est comme ça. Evidemment qu’en tant que réalisatrice belge, je soutiens ce cinéma mais je ne vais pas me mettre à souhaiter que les salles gardent mes films pour leur nationalité, ou encore parce que je suis une femme. Je veux qu’on programme mes films uniquement pour leur qualité.
GILSON : Prêter une attention particulière parce que le film est belge ou parce que c’est une réalisatrice, ça oui. Mais si le film est mauvais, il est préférable de ne pas le programmer.

Lors de l’inauguration du lieu, Luc Dardenne déplorait la politique « anti-salles » de Netflix. Depuis, les lignes semblent avoir bougé. La plateforme de streaming est bien décidée à afficher au cinéma ses deux films récompensés à Venise, 22 July et Roma. Le Palace a, visiblement, saisi la balle au bon ?
GILSON : On m’a proposé, par intermédiaire, de sortir les deux titres et j’ai accepté. J’ai vu Roma à la Biennale de Venise et j’ai dit : je signe tout de suite ! Il était évident pour moi que ce film (récompensé du Lion d’Or, NDLR) devait absolument être montré en salles, c’est une claque esthétique et sonore. D’un point de vue purement cinéphile, j’aurais pleuré que Roma soit projeté dans une autre salle ou pire, s’il n’était pas visible sur grand écran. Ceci dit, on ne veut en aucun cas devenir une vitrine de Netflix, il s’agit plutôt d’une négociation au cas par cas. Si Netflix maintient dans le futur les mêmes conditions qui nous ont été imposées, ça n’est pas sûr qu’on joue le jeu. Netflix ne nous concède aucun pouvoir décisionnel sur la date de sortie du film sur la plate-forme et nous défend de diffuser nos chiffres de fréquentation, ce qui pose un problème de transparence. Le fantasme serait que Netflix accepte une période tampon entre la salle et la plateforme comme ce fut le cas pour la sortie de Roma aux USA. Ici, on reçoit un intervalle de deux jours, donc autant dire qu’il n’y en a pas. D’autre part, les réalités sont en train de changer et il est dans notre intérêt que les gens viennent dans les salles. C’est un jeu d’échec et on ne sait pas quel est le prochain mouvement de la part de l’adversaire.

Le Palace avait également formulé le souhait de rapprocher les publics néerlandophone et francophone. Cela se vérifie-t-il dans la pratique ?
GILSON : Le défi est pluriel. Il faut à la fois motiver globalement le public bruxellois à aller voir des films belges et motiver les néerlandophones à se rendre dans un lieu identifié comme francophone, tout en sachant que plusieurs distributeurs partent du principe qu’à Bruxelles, le cinéma flamand ne fonctionne pas et que beaucoup de distributeurs français ne sous-titrent absolument rien en néerlandais. Dans ce cas je suis forcé de refuser leurs films même s’il m’arrive de programmer des grands classiques ou des inédits sous-titrés en anglais.
TROCH : C’est un processus très lent et nos séances scolaires y participent aussi. La Belgique est si petite, et c’est déjà dur de faire vivre des films, c’est dommage de séparer les deux mondes. Personnellement, je n’aime pas dire que je suis une réalisatrice flamande, je ne sais même pas ce que c’est. Même si certains n’aiment pas l’entendre, je serais incapable de décrire le cinéma flamand. Je vois des bons films ou des mauvais films. Par contre, je sens un lien entre les films belges, je comprends pourquoi on fait le cinéma que l’on fait.

Certains films font un carton à Bruxelles lors de festivals spécialisés comme Pink Screens ou Offscreen. Pourtant, ils trouvent rarement leur chemin jusqu'à la salle. Un cinéma comme le Palace a-t-il la possibilité d’agir à ce niveau ?
GILSON : On aimerait beaucoup mais financièrement, c’est compliqué. À ce stade, on est dans une phase de test. En été, on a tenté une ligne spécifique et inédite. J’ai sorti Un couteau dans le cœur (de Yann Gonzalez avec Vanessa Paradis, NDLR) où j’ai pu directement négocier avec un distributeur français des sous-titres anglais et un partage des recettes. Ce qui signifie qu’il a été programmé comme une vraie sortie. Cependant, il faut garder à l’esprit qu’il est impossible d’étirer l’impact d’un festival sur un mois.

Après dix mois de programmation, avez-vous le sentiment d'avoir pu rassurer vos détracteurs ?
GILSON : Des questions parlementaires sur le Palace subsistent encore. En tout cas, on ne m’a jamais agressé en rue ! (rires)
TROCH : Ce qui est certain, c’est que le public y est et ne fait qu’augmenter depuis l’ouverture. On constate que les gens ont encore envie de voir du bon cinéma. Et ça, ça me conforte dans l’idée qu’on a une bonne raison d’être là.

 

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