Rappeur à succès, personnalité engagée, fervent supporter de foot et d’une Belgique qui gagne, Roméo Elvis déballe les morceaux de Chocolat, tout en se regardant dans le miroir. Entre confessions intimes et révélations ultimes, l’artiste accepte ses défaites et reconnaît ses faiblesses sur un album concocté avec Damon Albarn, -M- ou Zwangere Guy. Une équipe de vainqueurs.

Quelques jours avant la sortie de l’excellent Chocolat, Roméo Elvis reçoit BRUZZ au 3e étage d’un luxueux hôtel bruxellois. L’occasion de parler de lui, de sa vie, de ses angoisses, du foot, des gourdes, d’évoquer ses combats mais, surtout, de comprendre les dessous d’un album attendu au tournant. Casquette sur la tête, crocos sur les chaussettes et vapo à la main, Roméo Elvis parfume la pièce au cannabis. Sans se cacher. Sans se mentir. Bien décidé à dire toute la vérité, l’artiste aspire une dernière bouffée, chasse la fumée et s’avance à visage découvert.

Mal réveillé ou pas encore connecté à la réalité, tu dois te pincer pour y croire. Le plus fou, c’est quoi : le succès d’Angèle ou le tien ?
Roméo Elvis: J’ai toujours pensé qu’Angèle ferait un carton. Elle est douée et, en plus, c’est une bosseuse. Avant la sortie de Morale 2, je répétais à qui voulait l’entendre que ma petite sœur allait tout déchirer. Aujourd’hui, nous sommes associés dans le succès, notamment via son single Tout oublier. Ça ne me dérange pas. J’ai toujours réussi à dissocier ma famille de ma musique. C’est ce qui fait la force de notre duo.

Dans le titre 3 étoiles, il est question de critique. Es-tu sensible à ce que l’on dit de toi ?
Roméo Elvis: J’apprécie la critique quand elle est argumentée et posée par une personne compétente. En ce sens, je suis ouvert à la critique des journalistes. Leur point de vue peut m’amener à réfléchir et reconsidérer certains aspects de mon métier. En revanche, j’ai un souci avec les cotations quotidiennes. Tu te commandes un plat, tu dois attribuer une note au livreur. Tu montes dans un Uber, tu dois attribuer une note au chauffeur. C’est quoi ce délire ? Aujourd’hui, l’individu moderne devrait être une sorte d’esthète irréprochable qui aurait le droit de juger les autres et de donner son avis sur tout. Cette personne n’existe pas. C’est juste un modèle que des multinationales essaient de nous refourguer pour classer les bons et les mauvais consommateurs. Après, la critique en tant que telle, j’y suis fort sensible. Parce que je suis susceptible. Mais ça, c’est un problème que je dois régler avec mon ego.
 

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Je me devais de m’adresser à mes fans néerlando- phones dans leur langue, » dit Roméo Elvis dont le nouvel album compte un titre in het Nederlands en compagnie de Zwangere Guy.

Dans le morceau Chocolat, tu conseilles à l’auditeur de ne pas fumer de marijuana. C’est une blague belge ?
Roméo Elvis: Dans cet album, j’ai cherché à dresser mon autocritique. J’ai voulu être le plus transparent possible. Évidemment, cette quête de sincérité passe par mon usage du cannabis. Ces derniers mois, je n’ai pas spécialement diminué ma consommation. En revanche, j’essaie d’adopter un autre comportement vis-à-vis de mon public. Je ne fume plus sur les réseaux sociaux, par exemple. Je n’en parle même plus. Ma démarche est en train d’évoluer. Parce que je suis conscient de l’influence que je peux avoir. Fumer des joints, ce n’est pas recommandé. Moi, je fume par habitude et pour des raisons thérapeutiques. À côté de ça, j’ai une bonne hygiène de vie. Je mange correctement, je fais du sport et je ne bois jamais d’alcool. Je pète la forme.

Envisages-tu la musique comme un sport de haut niveau ?
Roméo Elvis: Je suis un compétiteur dans l’âme. Mon objectif, ça reste toujours d’arriver le premier. Par ailleurs, ces trois dernières années, le rythme de mes tournées s’est intensifié. Pour suivre le tempo, je me suis imposé une discipline olympique. Je surveille mon alimentation. Je fais de la course, de la musculation, beaucoup d’exercices physiques.

Dans les paroles de La Belgique à fric, Theo Francken est dans le viseur. C’est ta cible politique préférée ?
Roméo Elvis: On peut dire ça. Je l’allume régulièrement sur Instagram. Dans ce morceau, il symbolise notre politique migratoire. Je ne parviens pas à comprendre qu’il soit aussi populaire. À mes yeux, c’est un super vilain. Je suis triste que nous ayons été représentés par un tel Secrétaire d’État à l’Asile et aux Migrations. Moi, je suis Bruxellois et fier de l’être. Je défends les couleurs de la Belgique à l’étranger. Mais je suis bien conscient des défauts de mon pays. Je n’entends pas fermer les yeux sur notre passé et nos mauvais comportements actuels. Aujourd’hui, tous les Belges peuvent en témoigner : nous sommes gênés par certaines actions politiques. Combien de fois notre pays ne s’est-il pas tapé la honte sur la scène internationale ? Ce qui me dérange le plus, ça reste notre politique migratoire et notre passé colonial.
Tu serais partisan d’une mise à jour des cours d’histoire donnés dans l’enseignement primaire et secondaire ?
Roméo Elvis: C’est une urgence. Il faut rétablir la vérité historique des faits. Un groupe d’experts de l’ONU vient d’ailleurs d’envoyer une requête à l’état belge pour lui demander de revoir sa position sur son passé colonial. Comme quoi, ce sujet reste d’actualité... À l’école, les gamins n’ont aucune prise sur cet épisode. Tous les manuels d’histoire présentent Léopold II comme « le roi bâtisseur ». Et pour le reste, on en parle ?

 

Roméo Elvis

  • À fond la caisse. Avant de devenir l’une des gures de proue du rap bruxellois, Roméo Elvis a travaillé pendant six ans comme caissier dans un supermarché. Entre caddies et codes-barres, il enregistreBruxelles, c’est devenu la jungleet Famille nombreuse, deux EP’s devenus cultes.
  • La ruée vers L’Or. À partir de 2013, les rappeurs de L’Or du Commun l’invitent à poser le ow sur Lotus Bleu et Mon Voisin.
  • Check in. Roméo Elvis croise ensuite la route du producteur bruxellois Le Motel. En 2016, la paire élabore un premier enregistrement intitulé Morale. Le début d’une belle aventure...
  • BruxellesVie. La même année, il s’associe à Caballero le temps d’un morceau baptisé Bruxelles arrive. Le single devient l’hymne de ralliement de la nouvelle scène rap bruxelloise.
  • Rien oublier. Si Roméo Elvis brille désormais en solo, il se distingue aussi avec sa sœur Angèle sur le tube Tout Oublier. Il faut aussi retenir ses collaborations avec Stikstof, Lomepal, Lord Esperanza, Therapie Taxi, Her, Le 77 ou Myth Syzer.

Tu invites Zwangere Guy sur le morceau Kuneditdoen. Chanter en néerlandais, c’est aussi une manière d’affirmer ta belgitude ?
Roméo Elvis: Quand je suis arrivé avec ce titre dans les bureaux de Barclay, à Paris, les mecs m’ont dévisagé en me demandant si j’étais sûr de mon coup. Je l’étais. Si je suis aussi connu en Belgique, c’est d’abord grâce à la Flandre. C’est là que j’ai reçu mes premiers passages à la radio, mes premières récompenses et couvertures de magazines. Ma collaboration avec Stikstof m’a aussi ouvert les portes de nombreux festivals flamands. Avec cet album, je me devais de m’adresser à mes fans néerlandophones dans leur langue. Parce qu’eux, ils ont toujours fait l’effort de m’écouter en français.

Le morceau T’es Bonne c’est un chant d’adhésion au mouvement #MeToo ?
Roméo Elvis: Exact. Pourtant, à première écoute, ce n’est pas évident. C’est assez tendancieux. Si je me montre sous un jour mature et terriblement conscient dans les chansons de Chocolat, le morceau T’es Bonne vient rappeler que je suis aussi le petit con qui aime semer le doute à grand renfort d’ironie. Aujourd’hui, les gens connaissent mes valeurs. Je pense qu’ils ont capté que je n’étais pas porté sur la misogynie. C’est pour cette raison que j’ai osé l’ambiguïté avec ce titre. Pour moi, T’es Bonne est une satire de la vie en club. C’est une critique unisexe des scènes qui s’y trament. Je parle aussi bien – en mal – des mecs que des meufs. À chacun ses qualités, à tout le monde ses défauts.

Dans 194, tu fais rimer « gosse de bobo » avec « l’enfant de Bibot ». Te fait-on souvent remarquer que tu es « le fils de » pour justifier ta réussite ?
Roméo Elvis: Être blanc, bourgeois, fils de Marka et Laurence Bibot, c’est un poids à supporter. Au final, je n’en ai pas souffert tant que ça. Parce que j’ai tout fait pour que ça ne se sache pas. Jusqu’au moment où ce n’était plus possible d’étouffer la vérité. De toute façon, j’aime trop ma famille pour la nier.

Tu profites également de ce titre pour tirer à boulets rouges sur l’alcool. Tu pars en campagne de sensibilisation ?
Roméo Elvis: J’ai arrêté de boire du jour au lendemain. Sans me forcer. Depuis trois ans, je n’ai bu qu’une seule fois : une bière, à l’occasion du nouvel an, quasi contraint et forcé par les copains. J’en ai terminé avec la picole. Pour moi, c’était tellement simple de raccrocher que j’ai envie d’influencer d’autres personnes à me suivre là-dedans. Mais pour l’instant, ça ne donne aucun résultat. Parce que je ne suis pas chiant. Je laisse faire les gens. Pourquoi irais-je faire la morale à ceux qui picolent alors que je fume comme un zinzin ? Ce serait hypocrite de ma part. Chacun est libre de ses choix. Mais à titre personnel, je n’éprouve plus aucun plaisir avec un verre d’alcool à la main.

 

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Dans 194 toujours, tu expliques que tes fans savent où tu habites. C’est le revers des stories sur Instagram ?
Roméo Elvis: Je n’ai jamais calculé mon impact sur Instagram. C’est à la fois ma force et ma faiblesse. Je diffuse des vidéos sans filet, en exposant ouvertement mon intimité. Les gens apprécient ces interventions spontanées et détachées. Ce qui est bien, c’est que je n’ai pas besoin de me forcer. Je suis comme ça au naturel. Mon tort, c’est de ne pas mesurer le nombre de personnes qui me suivent. Aujourd’hui, je touche une telle masse que je suis dans l’obligation de m’imposer des limites, en évitant d’enregistrer des vidéos dans mon quartier, notamment. J’ai pris conscience de ça quand, plusieurs fois par mois, des gens sont venus sonner chez moi. Je vis à Forest, je ne m’en cache pas. Mais cette information ne doit pas nuire à ma vie privée.

On connaît ta passion pour le football. Tu vis à quelques enjambées du stade de l’Union saint-gilloise. C’est ton club de cœur ?
Roméo Elvis: La famille de mon père vient de Molenbeek. Donc à la base, je défends les couleurs du RWDM. D’ailleurs, la première fois que j’ai mis les pieds au Stade Joseph Marien, c’était pour assister à un match entre le RWDM et l’USG. J’ai beaucoup d’amour pour l’Union. Je connais de nombreux supporters de ce club. Après, mon équipe préférée reste – de loin – Liverpool. Comme le niveau du championnat belge ne me donne jamais l’occasion d’étancher toute ma soif footballistique, je me suis tourné vers l’Angleterre. Je suis un fanatique de Liverpool depuis la victoire du club contre Milan lors de la finale de la Coupe d’Europe 2005. Depuis peu, je suis sponsorisé par New Balance qui, par ailleurs, est l’équipementier de Liverpool. Via ce partenariat, je suis désormais en contact avec le club. Je reçois des invitations pour assister à des matchs. Au coup d’envoi, je descends de mon nuage et je délaisse mon ego trip pour soutenir les Reds.

Ces jours-ci, tu prônes l’usage de la gourde. C’est un engagement citoyen ou un plan marketing ?
Roméo Elvis: C’est purement financier, que pour la thune. Non, blague à part, c’est une cause à laquelle je suis extrêmement sensible. En réalité, c’est mon père qui m’a poussé à la réflexion en m’offrant une gourde le jour de Noël. Dans la famille de papa, le rapport à la consommation est étudié. Chaque produit acheté a une fonction. Le gaspillage est interdit. À la maison, nous avons été éduqués avec ces codes. Un exemple ? Une douche, chez nous, c’est maximum trois minutes. Nous avons grandi en apprenant à trier les déchets, à économiser l’eau et l’électricité. Quand j’ai commencé à délirer avec ma gourde sur les réseaux, le sujet a pris des proportions inattendues. Face à l’engouement, j’ai lancé une pétition pour encourager nos pouvoirs publics à distribuer des gourdes aux écoliers. En Belgique, une gourde utilisée pendant un an représente à peu près 150 bouteilles en plastique d’un litre. Remplacer les bouteilles jetables par une gourde, ce serait un bon début.

 

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Le nouvel album se distingue par la présence d’invités prestigieux. Damon Albarn (Blur, Gorillaz) et Matthieu Chedid (-M-) apparaissent, notamment, au casting de Chocolat. Comment ces collaborations ont-elles vu le jour ?
Roméo Elvis: Ce sont deux artistes que j’évoquais souvent dans mes interviews. Quand j’ai signé avec Barclay, les gens du label m’ont tout de suite parlé de ça. Ils m’ont d’abord refilé le numéro de GSM de Matthieu Chedid. Je lui ai passé un coup de fil pour discuter. Finalement, nous avons élaboré le morceau Parano après des dizaines d’heures passées au téléphone. Le label est ensuite entré en contact avec Damon Albarn qui n’avait jamais entendu parler de moi. Alors, pour se faire une idée, il est allé sur YouTube. Où il est tombé sur la session Colors. Dans la foulée, il a demandé qu’on se rencontre. En février dernier, nous avons loué un studio parisien avec un piano à queue. C’est là que nous avons enregistré Perdu. Je vois ce duo comme l’apothéose de Chocolat. Si j’avais eu plus de temps devant moi pour terminer le disque, je serais sans doute allé frapper à la porte de Pharrell Williams aussi. Lui, André 3000 (OutKast) et Damon Albarn sont des dieux pour moi.

Dans le superbe En Silence, tu reviens sur la disparition de Simon. Qui est-ce ?
Roméo Elvis: Simon était un pote. Il est décédé à l’issue d’une soirée lors de laquelle on avait un peu trop bu. Inconsciemment, cet épisode doit sans doute jouer un rôle dans mon rejet de l’alcool... J’avais seize ans. Nous étions un groupe de copains, tous un peu saouls. Nous avons fait une erreur de jeunesse, une mauvaise manipulation qui a entraîné la mort de Simon. L’année dernière, après un concert au Brussels Summer Festival, j’étais en train de dédicacer des t-shirts. Pour Marine. Pour Mohamed. Pour Cléo. Pour Jean-Pierre. Et puis, une femme me tend son t-shirt et me demande de signer pour Simon Jaumaux. Là-dessus, je lève la tête et je tombe droit dans les yeux de sa mère... Nous étions là, entourés d’adolescents de quinze ou seize ans – exactement l’âge que j’avais quand j’ai rencontré Simon… – et elle m’a attrapé par la joue. Comme si j’étais son fiston. J’ai vraiment été touché par ce moment. Dans En Silence, j’évoque aussi la disparition de mon ami Constantin qui a été emporté par une avalanche en 2017 alors qu’il skiait en Italie…

La mort, ça t’obsède ?
Roméo Elvis: Je suis plus effrayé par la vieillesse que par la mort. Perdre mes cheveux, voir mes capacités s’atténuer, nourrir des frustrations ou des regrets, voilà des trucs qui me font flipper. Face à la Grande Faucheuse, je suis fataliste. J’y ai d’abord été confronté avec le décès de ma grand-mère. Ça m’a secoué. Mais ce n’était rien à côté de l’accident qui a coûté la vie à Simon. Au-delà de la tragédie, j’ai opéré un gros travail sur mon rapport à la mort. Aujourd’hui, je vois cela comme un flux d’énergie, une source de réflexion et d’amour. La perte de quelqu’un a le pouvoir de changer le cours de l’histoire. La mort peut sublimer les vivants, les rendre plus forts.

> ROMÉO ELVIS. 20/4, 20.00, Forest National
Chocolat sort le 12/4

ROMÉO ELVIS 20/4, 20.00 Forest National

Chocolat sort le 12/4

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