Kunstenfestivaldesarts: Les cartes mémoire d'Ely Daou

Deux semaines après son lancement, le Kunstenfestivaldesarts bat toujours son plein. La preuve avec I...Cognitive Maps - Chapter I, une performance intime imaginée par Ely Daou, artiste libanais installé à Barcelone, pour (re)visiter le chez-soi dont il fut privé depuis sa plus tendre enfance. « Je sais que je me mens à moi-même, mais ça me soulage. »

Né en 1986 au crépuscule de la guerre du Liban, Ely Daou n’a en sa possession aucune archive familiale, pas une photo attestant son enfance passée dans un quartier de Beyrouth-Est. Déraciné depuis ses plus jeunes années, le trentenaire installé aujourd’hui à Barcelone n’a jamais connu de maison qu’il pouvait appeler la sienne. Pour pallier cette carence identitaire, l’artiste multidisciplinaire et architecte de formation puise avec toute sa force d’imagination dans les tréfonds de sa mémoire et sollicite l’aide de son père sur Skype pour retracer, dans une performance confidentielle, les plans de chacun des appartements par lesquels il a transité. Au fur et à mesure de ce reenactment sur papier, des souvenirs usés par le temps émergent. Et ce qui pourrait bien ressembler à un chez-soi se profile à l’horizon. Enfin.


Quand avez-vous commencé à faire des plans des endroits où vous avez habité dans votre enfance ?
Ely Daou : Il y a trois ou quatre ans, j’étais à Barcelone dans ma chambre à tourner en rond et tout à coup, j’ai eu la vision d’un coin d’un appartement à Achrafieh (quartier de l’est de Beyrouth, NDLR) où j’ai séjourné sept mois quand j’avais environ cinq ans. Je me suis mis à dessiner les plans de l’appartement. Ne sachant pas si je pouvais me fier à ma mémoire, j’ai appelé mon père sur Skype pour confronter mes souvenirs aux siens.

Quel rôle votre père a-t-il joué dans le processus créatif de I…Cognitive Maps ?
Daou : Les questions que je lui posais étaient essentiellement liées au design et à l’agencement de l’espace. Je me suis mis à faire la même chose pour chaque logement de mon enfance et adolescence. À l’époque, ça bougeait sans cesse. Nous avons d’abord vécu dans l’appartement de ma grand-mère avant que l’endroit ne brûle complètement, on a ensuite déménagé chez mon autre grand-mère et ainsi de suite. Quand ma mère est décédée en 2011, mon père a vendu l’appartement familial. Pour moi, la notion de chez-soi n’a jamais existé.


Votre travail touche à une période traumatique de l’histoire du Liban, ne craigniez-vous pas de réveiller chez votre père des démons refoulés ?
Daou : Au début, quand j’ai contacté mon père, il n’était pas très emballé à l’idée de retracer ses souvenirs, mais il a fini par se prendre au jeu. En tant que père de famille pendant la guerre, il a traversé des moments douloureux. Je pense que le fait d’en parler a constitué une forme de soulagement pour lui. Par contre, il ne voyait pas très bien en quoi notre histoire familiale pouvait bien intéresser les gens. En choisissant un angle très personnel, des anecdotes sur mon frère et moi-même, la cuisine de ma grand-mère..., je parle de situations dans lesquelles on peut toutes et tous se reconnaître tout en offrant un aperçu de la culture où j’ai grandi qui contraste avec les clichés occidentaux sur le Moyen-Orient. Un univers chrétien conservateur auquel je ne m’identifie pas aujourd’hui.

Quel impact vos déménagements à Berlin et à Barcelone ont-ils eu sur votre relation au Liban et à ce « chez-soi inexistant » ?
Daou : Quitter le Liban m’a conféré un grand sentiment de liberté mais je souffrais de ne pas appartenir à une culture, à un endroit en particulier. Dernièrement, quand je suis allé en visite au Liban, j’étais excité à l’idée de refouiller dans mes documents et objets personnels que j’avais conservés dans des boîtes. Mais en déménageant, mon père les avait jetées. Je n’avais plus rien qui témoignait de ma vie au Liban. Les photos de familles avaient disparu il y a longtemps dans l’incendie. étant petit, j’étais d’ailleurs persuadé d’avoir été adopté car mes parents n’avaient pas de photos de moi étant bébé.

Votre travail artistique pallie ce manque d’archives familiales. Que vous procure une telle démarche ?
Daou : Le fait de recréer des plans et d’explorer mes souvenirs, de coucher le tout sur papier et de l’archiver, me permet de recréer la physicalité de ma mémoire. C’est émotionnellement submergeant mais cela m’aide à aller de l’avant. J’envisage ce travail artistique comme une sorte de thérapie. Le moment de la performance devient mon chez-moi, même si ça ne dure qu’une petite heure. Le public devient de la famille et des amis parce que je leur raconte des histoires très personnelles.


Quel est votre rapport à la nostalgie ?
Daou : Ça fait très longtemps que j’essaie de ne plus y penser. I…Cognitive Maps a mené à une installation, 1172 Humans In My Mind, où j’essayais de me souvenir de chaque personne que j’ai connue dans ma vie au Liban et en Europe. J’écrivais le nom de chaque connaissance et je l’accompagnais de quelques phrases. Je pense que ce travail m’a permis de me sentir plus léger. J’ai désormais traversé tout mon passé d’un bout à l’autre, c’est chose faite et je n’ai plus besoin de ressentir de nostalgie. Je sais que je me mens à moi-même, mais ça me soulage.

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