Interview

Laurent Durieux au Mima : 'Je suis amoureux des univers de mystère et d’aventure'

Gilles Bechet
© BRUZZ
26/06/2021
© Laurent Durieux | Laurent Durieux définit une bonne affiche de cinéma comme une image qui donne envie de voir le film sans en dévoiler trop et qui recèle sa part de mystères.

Aux cimaises du Mima s'affiche le travail que l'illustrateur bruxellois et star des collectionneurs Laurent Durieux consacre aux affiches de cinéma alternatives. Des images inédites pour des films cultes. "J'aime mettre en avant ce que le marketing n'a jamais vu."

Ce sont des affiches issues d'un monde alternatif. Elles n'ornaient pas les devantures des cinémas ou les espaces publicitaires de nos villes. Elles sont aujourd'hui mises sous verre et accrochées aux murs des salons ou des chambres et pistées dès qu'elles sont mises en vente. Aux USA, le Bruxellois Laurent Durieux est une des stars de cet univers de niche, prisé par les collectionneurs et les amoureux du neuvième art. Dès qu'une de ses nouvelles affiches est mise en vente, 3 à 4 secondes suffisent pour écouler les 450 exemplaires. Ses nombreux admirateurs se retrouvent sur un site de fans géré par l'assistant du réalisateur William Friedkin (L'Exorciste, French Connection).

L'illustrateur définit une bonne affiche de cinéma comme une image qui donne envie de voir le film sans en dévoiler trop et qui recèle sa part de mystères. "La plupart du temps, les affiches sont décidées par les services de marketing. Moi j'aime partir du film, mettre en avant ce qui n'a pas été raconté, ce que le marketing n'a pas vu."

1759 AFFICHE die hard
© Laurent Durieux

Jours de fête
Dessinateur précoce, Durieux a trouvé ses premières inspirations dans les pages du magazine de BD sci-fi Métal Hurlant et surtout chez Moebius qui, avec Arzach et L'Incal, avaient le don de raconter toute une histoire en une image. Ensuite, c'est à La Cambre avec Luc Van Malderen qu'il a rencontré son deuxième mentor, dont il a retenu l'efficacité, la rigueur et le travail en sérigraphie.

Très vite, Laurent Durieux a développé un univers immédiatement reconnaissable où les gigantesques gratte-ciel Art déco bordent des autoroutes urbaines où filent des véhicules aux formes fuselées sorties du calepin de Raymond Loewy.

C'est avec François à l'Américaine que tout a commencé. L'affiche, réalisée pour une expo collective bruxelloise en hommage à Jacques Tati, envoyait le facteur de Jour de fête dans une mégalopole rétro-futuriste. "J'ai senti que le mélange fonctionnait et que j'avais touché quelque chose dans le style et dans le ton." L'image suscite l'intérêt des éditeurs américains comme Dark Hall Mansion ou Mondo. Et les commandes suivent.

1759 AFFICHE la piscine
© Laurent Durieux

Une des plus emblématiques est celle pour Jaws où il prend le contre-pied de ce qui était attendu avec son graphisme rappelant les désuètes affiches de voyage. "Au début, tout le monde détestait. Il n'y a rien qui se passe. Mais en fait, je raconte le film de manière cachée en jouant sur la peur de l'eau."

Quand un éditeur achète la licence pour un film, cela ne lui donne pas nécessairement le droit de représenter tous les acteurs du film. "Dessiner un acteur de face n'a pas beaucoup d'intérêt. Ces contraintes m'arrangent plutôt bien. Ça me pousse à chercher d'autres idées pour raconter l'histoire de manière détournée comme avec Le Parrain où Brando est vu de dos."

J’ai vu en Frankenstein, Dracula et La Momie des personnages brisés, en manque d’amour. Dans mon travail, il y a beaucoup de mélancolie

Laurent Durieux

Le recul permet aussi d'aborder des vieux films avec un œil neuf. Il n'avait jamais vu les films de monstres de Universal quand on les lui a proposés. "Plutôt que de regarder Frankenstein, Dracula ou La Momie comme des histoires de terreur et d'effroi, je les ai vus comme des personnages brisés, en manque d'amour. Dans mon travail, il y a beaucoup de mélancolie."

Ses images sont souvent semées de cadeaux bonus, comme il les appelle. "Dans l'affiche de Pulp Fiction, la narration du film est cachée dans des détails de l'arrière-plan. C'est un jeu de connivences avec ceux qui ont vu le film."

1759 AFFICHE the godfather
© Laurent Durieux

Version originale
Son succès dans l'univers des affiches alternatives a amené certains réalisateurs à faire appel à lui pour l'affiche officielle d'un film. C'est ainsi qu'il a dessiné celle du Sens de la Fête d'Éric Toledano et Olivier Nakache et celle d'Adoration de Fabrice Du Welz. Dessiner l'affiche d'un film, c'est décoder les émotions et les enjeux du film. C'est pour cela qu'il veut absolument l'avoir vu, ce qui lui a parfois joué des tours. "On m'avait contacté pour réaliser l'affiche de Carol de Todd Haynes. J'ai refusé parce que je devais travailler à partir du script. Par après, je l'ai regretté parce que c'est un film que j'aime beaucoup."

Quand on lui demande ce que ça lui inspire de partager une double affiche avec les archives de l'ancien cinéma ABC, mythique cinéma porno du centre-ville, la réponse fuse. "Je devrais être témoin de Jéhovah, parce que je déteste dessiner et montrer la violence. Je suis amoureux des univers de mystère et d'aventure, je déteste les images vulgaires."

DRAMA, THE ART OF LAURENT DURIEUX
26/6 > 9/1, MIMA, www.mimamuseum.eu

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