interview

Memet : la petite merveille de Noémie Marsily et Isabella Cieli

Noémie Marsily & Isabella Cieli : Memet

Notre fascinante illustratrice maison Noémie Marsily avait déjà éveillé l’obsession en nous avec Fétiche.À ce stade, la rééducation n’est plus possible. Dans le doux Memet, la Bruxelloise évoque, avec l’aide de ses crayons de couleur et un scénario signé Isabella Cieli, la rencontre entre un garçon et une fille dans un camping baigné de soleil. Une petite merveille.

C’est la nuit. Une petite fille utilise une lampe de poche pour explorer les environs. Une prairie, une tente, des vêtements sur une corde à linge. Une grenouille sursaute, une araignée vient regarder avec curiosité. Et puis la grande sœur de Lucy lui demande de l’éclairer pour planter la dernière sardine. Le lendemain matin, elle ouvre la tente et le monde du livre Memet s’ouvre. « Cette fille dans cette tente rouge, le matin où elle est encore dans son petit cocon, avec le soleil qui tape sur la tente, et puis le monde extérieur qui l’intrigue. C’est cette image qui m’a donné envie de dessiner Memet », raconte Noémie Marsily.

Noémie Marsily & Isabella Cieli : Memet
Noémie Marsily & Isabella Cieli : Memet

Il y a quelques années, la dessinatrice, bédéaste et réalisatrice de films d’animationétonnamment douée– et l’une de nos illustratrices maison – fut approchée par Isabella Cieli avec un scénario qu’elle avait écrit pour un court-métrage qui était tombé à l’eau, où les odeurs et les couleurs, la caresse et les épines de la belle saison s’étaient déjà nichés. « Je l’ai contactée pour un mélange de raisons », explique Isabella Cieli. « Quand j'ai découvert le travail de Noémie, j'ai immédiatement adoré sa façon de croquer les personnages, la vitalité et l'inventivité de son dessin. Son usage vibrant des couleurs et du son, sa finesse et son art de faire exister de manière sensuelle des décors, des moments simples et vrais. J’aime l’humour qui est toujours présent dans son travail, son sens de l’absurde, de même qu’un côté indompté, spontané, libre. Elle a un talent pour, en à peine quelques traits, rendre un personnage, une situation, tellement expressifs. J’aime ce côté charnel, incarné, charnu, matériel de son dessin, et la manière dans laquelle elle sait transmette quelque chose de vrai, de vivant, de palpable. »

APPARITION/DISPARITION
Et cette vitalité se retrouve dans Memet. Dans le microcosme ludique du camping, où les langues s’entremêlent et où, pour un instant seulement, les gens venus du monde entier et les sentiments, les pensées et les sons s’entrechoquent, la curiosité l’emporte sur la timidité et deux enfants – l’anglophone Lucy et le francophone Roman – apprennent à se connaître. Deux enfants qui ont tous les deux leurs blessures, leurs égratignures sur l’âme et le corps. Memet montre à quel point le rapprochement entre enfants peut être naturel, comment le poids dont la vie les a déjà chargés est présent, mais comme une note de bas de page à l’histoire spontanée qu’écrit la vie quotidienne. Mais on y voit aussi que les enfants peuvent avoir des accès de rage, à quel point la solitude peut être pesante, et à quel point un petit geste peut être réconfortant.

Noémie Marsily & Isabella Cieli : Memet
Noémie Marsily & Isabella Cieli : Memet

« On ne voit pratiquement pas d’adultes dans Memet », dit Noémie Marsily. « J’avais envie d’aborder cette histoire, non pas avec un regard adulte – explicatif : ces enfants ont vécu ça et c’est pour cela qu’ils sont devenus ce qu’ils sont – mais plutôt de me mettre à la hauteur des enfants et d’évoquer, suggérer le contexte. Quand tu joues avec d’autres enfants, ton contexte, ton histoire, ta douleur… ne sont pas centraux. On est dans l’action, le présent de ce qui est en train de se passer, et on rebondit. »

Le centre de gravité émotionnel de Memet est contenu dans des références subtiles et magistralement enveloppées, des « révélations » quasi en passant qui nourrissent l’histoire et ponctuent la lecture en douceur mais avec un impact réel. Comme les parents – pour Roman, un germe de sa douleur personnelle – qui se cachent en périphérie de l’histoire : de l’autre côté d’un appel téléphonique ou dans les mégots de cigarettes d’un cendrier. Ou comme le petit chien Memet qui apparaît sous diverses formes et parle si abondamment de la mort, de la vie, de l’altérité, du réconfort et de l’amitié.

Noémie Marsily & Isabella Cieli : Memet
Noémie Marsily & Isabella Cieli : Memet

Ce sont de petits détails qui recèlent de grandes blessures, des accents chaleureux qui n’alourdissent pas la délicieuse légèreté de la vie au camping, mais lui confèrent un poids lumineux. Noémie Marsily appelle ces pansements « des parenthèses douces » : « Chaque choix, chaque petit détail, c’était pour essayer de cerner d’un peu plus près qui étaient ces deux enfants et comment évoluait leur relation pendant ces quelques jours. Cette suggestion était très difficile, parce que dès qu’on appuyait trop, tout tombait par terre. Et si on était trop suggestif, on perdait aussi. C’est un travail de précision. » Un travail qui transforme le noyau émotionnel de l’histoire en évanescence, constamment en équilibre à la limite entre l’apparition et la disparition.

LES BORDS QUI DÉBORDENT
L’outil avec lequel Noémie Marsily donne miraculeusement vie à cette aventure fantaisiste et édulcorée sert parfaitement l’histoire . « Les crayons de couleur sont hyper riches comme outil, parce qu’ils permettent d’être à la fois très précis et super vague. On n’est pas obligé de tout de suite préciser toutes les choses. » Ils créent la liberté, l’espace. De cette façon, tout a une certaine liberté de mouvement, peut déborder sur les bords. Comme un souvenir, tantôt précis, tantôt flou, toujours insaisissable, toujours présent. « La réalité n’existe pas », souligne Noémie Marsily, « ce n’est que la perception. »

C’est ainsi qu’elle creuse dans l’enfance. Cueillant des scènes fugaces d’un séjour en camping avec sa fille, effectuant des méandres à partir du scénario d’Isabella Cieli, tout en collant aussi à la peau du corps et de l’esprit de Lucy et Roman. « J’ai tendance à rester très impressionniste dans mes dessins, de juste préciser le strict minimum. Isabella m’a vraiment poussée à être plus préciseà certains moments, à me rapprocher plus près de mes personnages. »

Noémie Marsily & Isabella Cieli : Memet
Noémie Marsily & Isabella Cieli : Memet

Ce rapprochement produit de merveilleuses images : des doubles pages offrant une vue de tout le camping et suggérant dans une nature vivace une tente en un trait ou deux, ou un détail en pleine page, quand Roman poursuit Lucy dans la plaine de jeu et que sa main est sur le point de révéler le secret qu’elle porte en elle – qui amène la catharsis.

La manière dont ces pics de douleur sont absorbés tout en douceur dans Memet est faite de la matière des rêves. Tout comme le germe de l’histoire. « J’ai écrit cette histoire suite à un rêve », explique Isabella Cieli. « Dans ce rêve, une petite fille se faisait agresser et mordre par trois garçons plus âgés qu’elle, qui avaient des corps de garçons mais le comportement de chiens. Par la suite, elle voyait certains objets, comme une canette de soda, s’animer comme si ces objets étaient eux aussi devenus des chiens. Je crois que je voulais aussi parler de la relation à l’autre, de ses remous, de ses entraves, de ses trésors. Comment elle peut nous révéler. »

Noémie Marsily & Isabella Cieli : Memet
Noémie Marsily & Isabella Cieli : Memet

Memet est l’un de ces autres qui nous révèle : indompté, imprévisible, avec des dents qui laissent leur empreinte sur le corps et l’âme. Mais c’est aussi une étreinte qui nous réchauffe, l’écho d’un cœur qui bat.

NOÉMIE MARSILY & ISABELLA CIELI : MEMET
L’employé du moi, 104 p., €18, employe-du-moi.org

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