Back to the roots: À Liège avec Pierre Nisse

© Heleen Rodiers

Quand Pierre Nisse retourne dans la ville de son enfance, c’est pour rendre visite à sa maman et supporter le Standard. L’occasion pour BRUZZ de percer le mystère qui plane sur l’acteur bruxellois au visage ténébreux. "Liège est une ville où les gens sont très excessifs."

Qui est Pierre Nisse?

  • naît à Liège en 1982.
  • 2007: diplômé du Conservatoire royal de Bruxelles. Obtient le prix Georges Duquesne.
  • 2009: prix d’interprétation au Brussels Short Film Festival pour Michel (Emmanuel Marre & Antoine Russbach).
  • 2010: compte parmi les Jeunes Talents du Festival de Cannes.
  • 2012: prix d’interprétation pour La Bête entre les murs (Cédric Bourgeois) au Festival Le Court en dit long de Paris.
  • 2012-2017: Enchaîne les seconds rôles dans des films d’auteur (La Religieuse, The Incident,...) et séries télé (La Trêve, Les Revenants II, ...).
  • 2018: D’un Château L’Autre (E. Marre), où il tient le rôle principal, remporte le Grand Prix à Locarno. Prix d’interprétation au FIFF.
  • 2019: nommé aux Magritte pour son second rôle dans Laissez bronzer les cadavres.

"Quand j’arrive à Liège, la première personne à qui j’adresse la parole a souvent un putain d’accent. Quand j’entends ça, ça y est, je me sens à la maison", sourit Pierre Nisse, en respirant l’air de Liège à pleins poumons alors que nous dévalons les escaliers de l’imposante gare futuriste signée Calatrava. "Je serais vraiment dégoûté de ne pas pouvoir remettre les pieds ici », dit l’acteur de 36 ans, en lice pour un rôle dans la série Baraki, dont les concepteurs, Julien Vargas et Peter Ninane, ont reçu cet été le feu vert de la RTBF pour la scénarisation de vingt épisodes ayant pour décor Liège et Verviers. "Le terme de ‘baraki’ ça ne passe pas du tout à Liège. C’est vraiment insultant. Le défi de la série, c’est que la terminologie ne soit pas mal prise. Que le spectateur comprenne qu’on n’est pas dans la stigmatisation, au contraire", dit Nisse.

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© Heleen Rodiers
| Pierre Nisse: "J’ai eu deux fois un flingue sur la tête"

"Être baraki, c’est avant tout un état d’esprit. Souvent, un baraki aime la mécanique, le Standard, la vie de quartier, rire et s’amuser. Il aime sa région et est fier de ses racines. À Liège, ce sont les barakis qui sont le fondement du bassin métallurgique. Avec le déclin économique, le terme baraki s’est teint d’une connotation négative. Je trouve ça con. Je vous promets que j’ai beaucoup plus appris sur les gens et la vie en me promenant à Sclessin ou à Liège qu’à Woluwe-Saint-Lambert. Liège m’a donné le tempérament."

Oeil au beurre noir

"J’ai eu deux fois un flingue sur la tête ici à Liège", lâche l’acteur avec un troublant naturel, en croquant énergiquement dans un sandwich au poulet acheté à l’arrache sur notre chemin vers le centre-ville. "Je ne dis pas ça pour faire le malin mais ça ne m’a rien fait. Rien du tout." Peut-être pas si étonnant de la part du boxeur amateur qui s’est toujours frotté à la vie, quitte à se faire bousculer, quitte à se faire mal. "Des coups j’en ai pris", dit le poids plume en s’amusant de la cicatrice qui garnit le milieu de ses sourcils.

Un détail qui ajoute au faciès ténébreux de l’acteur, une apparence qu’il travaille volontiers dans ses rôles. « J’ai un œil au beurre noir dans la moitié de mes films", plaisante-t-il. "J’aime l’idée de la blessure qu’on n’explique pas. Ça peut aussi passer par des dents noires. Dans Witz (film de Martin Doyen en salles cet été, NDLR), j’ai un énorme tatouage sur le front."

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| "Je lui ai toujours tout pardonné parce que c’est quelqu’un d’extrêmement sensible et généreux", dit la maman de Pierre Nisse lorsque nous l’interrogeons sur l’enfance de son fils.

Abonné aux personnages décalés aux tendances plus ou moins psychopathiques (Laissez Bronzer les Cadavres, La Trêve, Falco, The Incident,…), Pierre Nisse raffole de ces rôles qu’il estime "pudiques, intéressants et épais."

"Je ne sais pas pourquoi je me retrouve tellement là-dedans. C’est instinctif et c’est aussi inspiré d’observations que j’ai pu faire étant gamin. Il y avait dans les énervements de mon père quelque chose d’un peu grandiloquent, j’y voyais un côté comique dans des situations dramatiques. Ma grand-mère, une petite femme toute séchée, moqueuse et un peu toquée, m’a inspiré des personnages enfermés dans leur monde et originellement blessés."

Le naturel et la force narrative que dégage Pierre Nisse n’ont pas échappé au réalisateur franco-bruxellois Emmanuel Marre qui, en 2018, mettait l’acteur au cœur de son essai filmique D’un Château L’Autre. Dans ce moyen-métrage qui valut aux deux hommes d’être récompensés du Grand Prix au prestigieux festival international du film de Locarno, Pierre Nisse incarne un étudiant de Science-Po Paris pris dans le tourbillon des élections présidentielles françaises de 2017, alors qu’il loge chez une septuagénaire dont il s’occupe en guise de loyer. Dans ce docu-fiction saisissant qui met l’improvisation au centre, Pierre Nisse et Francine Atoch, la mère du réalisateur, jouent autant leur personnage qu’ils se jouent eux-mêmes.

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| "Avec le temps, mon côté blagueur s’est transformé en côté punk", dit Pierre Nisse, posant ici dans le décor psychédélique du Pot au Lait, à deux pas du fameux Carré de Liège.

« Je savais ce que Manu voulait de moi, mais c’est tout ce que je n’aime pas jouer. Là où il n’y a pas de décalage possible, je souffre, je me sens en impudeur. Voir ma gueule en gros plan dans ce genre de cinéma, c’est dur. Mais cela ne m’empêche pas d’apprécier la qualité intrinsèque du cinéma d’Emmanuel et de prendre un plaisir, peut-être un peu masochiste, à jouer dans ses films », dit Nisse dont la collaboration avec le réalisateur commençait en 2009 avec le court-métrage Michel. Une interprétation sans faute récompensée au Brussels Short Film Festival.

"Avec Manu, on peut expérimenter car il est lui-même en recherche. Je crois de plus en plus en la théorie comme quoi il faut jouer avec les gens avec lesquels on se sent bien. Quand je pense au nombre de fois où j’ai été malheureux en jouant dans des téléfilms vides de sens. Aujourd’hui, je travaille avec des gens comme Emmanuel Marre, Martine Doyen, Cédric Bourgeois, Alan Deprez ou le performeur Fyl Sang D’or, qui ont des univers qui me parlent et que je trouve assez denses, tristes et forts, peut-être même joyeux. Ce sont des gens qui ont une âme profondément punk."

Malade du Standard

Arrivés sur l’artère commerçante de la rue Saint-Gilles, Pierre Nisse propose de prendre un verre au café La Pompe, un bar tenu par Marie Frankignoul, une amie de jeunesse. "Marie est une malade du Standard. C’est limite si elle n’attrape pas des boutons en arrivant à Bruxelles », plaisante Nisse en nous présentant l’intéressée. "Alors, vous suivez la star?", demande-t-elle avant de faire part à Nisse de ses doutes quant au nouveau gardien du club de la ville de Liège.

"Je vais toujours voir des matchs du Standard", dit l’acteur lorsque nous le questionnons. "C’est de loin le club en Belgique où il y a le plus d’ambiance. L’Union est mon deuxième club, parce qu’il m’en fallait un à Bruxelles et que c’était hors de question que ça soit Anderlecht. Quand je suis au milieu de la foule au Standard, je me sens parmi les miens."

Coup de nostalgie

Changement de bar. Changement de décor. À la sortie du fameux Carré festif et imbibé de Liège, Pierre Nisse fait remonter ses souvenirs d’adolescent – "C’est ici qu’on venait fumer nos joints" – au milieu des décors hallucinés du Pot au Lait, bar kitch du centre-ville aux allures de galerie d’art, de musée des horreurs et de labyrinthe psychédélique. "Vous voulez une photo de moi avec la truie", balance Nisse en prenant sauvagement la pause avec le buste empaillé de la mascotte du Pot Au Lait. "En parlant de vieille truie, toi, comment tu vas?", blague Nisse dont la courte apparition dans Dikkenek (la scène du fritkot) en 2006 signait le début de sa carrière cinématographique. "J’ai eu ma première réplique dans un film !".

"Ça me met un gros coup de nostalgie à chaque fois que je vois des jeunes", dit Nisse en contemplant la faune adolescente et estudiantine peuplant la terrasse animée du bar. "Je trouve le monde de l’adolescence plus agréable que celui des adultes. Le monde des adultes est un monde qui juge, un monde qui écarte les comportements considérés comme asociaux ou trop spéciaux."

Le temps file et pour ne pas être en retard au rendez-vous fixé avec la maman de l’acteur, on traverse la Place Saint-Lambert en un éclair. Nisse nous indique au passage le "banc des héroïnomanes". "Liège est une ville où les gens sont très excessifs. Il y a un rapport à la came et une misère qui sont typiques des villes de fleuve", dit-il, avant d’ajouter : "Je précise que je n’ai jamais pris d’héroïne, on ne sait jamais!"

Au pied des interminables et pittoresques escaliers de la Montagne de Bueren rappelant Montmartre, une petite dame en robe fleurie et au rouge à lèvres assorti à sa veste de tailleur – "Je me suis un peu maquillée pour l’occasion" – nous attend pour replonger dans l’enfance de son fils cadet. "C’est ma mère qui m’a transmis le vis comica. Elle m’a toujours fort amusé", dit Nisse. "Elle m’a dit de vous dire qu’elle veut que la photo soit belle. Je ne fais que transmettre (rires)".

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© Heleen Rodiers
| Pierre Nisse: "Je ne sais pas si c’est bon pour le karma de rebondir sur ses blessures mais ça m’a donné une rage terrible"

"Toute ma vie, j’ai monté 93 marches plusieurs fois par jour. Nous habitions sur des escaliers, alors vous savez, j’ai l’habitude!", dit Marie-Claire Gadeyne alors que nous prenons de la hauteur en direction des coteaux. "Alors vous voulez que je vous parle de Pierre?", sourit-elle. "Quand il était petit, j’ai tout de suite vu qu’il avait un grand appétit de la vie. Je lui disais que je n’avais pas peur pour lui. Enfant, il était assez espiègle. Il courrait les rues, faisait des blagues qui n’étaient pas toujours de très bon goût. J’étais régulièrement convoquée à l’athénée pour des raisons aussi spéciales les unes que les autres. Je lui ai toujours tout pardonné parce que c’est quelqu’un d’extrêmement sensible et généreux. C’est mon rayon de soleil."

"Quoique fils de profs (de français, NDLR), ou peut-être à cause de ça, il a commencé à détester l’école. Il avait vraiment une phobie scolaire. Vous savez, le système scolaire tel qu’il est n’est pas adapté à toutes les formes d’intelligence. À quatorze ans, il m’a dit qu’il voulait faire du théâtre, je l’ai inscrit à un cours croyant d’abord à une fantaisie. Mais il s’y est accroché jusqu’à maintenant."

Si t'es pas drôle, t'es mort

"De ma première primaire à ma dernière secondaire, j’étais dans les trois derniers de classe", dit Nisse. "Je faisais le clown. Comme a dit un jour José Garcia : ‘Quand t’es dernier de classe, si t’es pas drôle, t’es mort’. C’est à l’école que j’ai commencé à devenir acteur. Avec le temps, mon côté blagueur s’est transformé en côté punk. J’ai fait le Conservatoire en me disant que c’était peut-être la seule chose que je pouvais réussir."

En 2007, l’intuition se confirme, le jeune acteur sort avec les honneurs du Conservatoire royal de Bruxelles, récompensé du Prix Georges Duquesne pour l’ensemble de ses prestations artistiques. Un itinéraire loin de celui que lui présageait le Conservatoire de Liège lors d’un premier essai à la sortie des secondaires. "À la fin de la première année, les deux profs principaux m’ont dit que je n’étais pas fait pour ce métier. C’était extrêmement violent, je terminais encore une fois dernier de la classe. Je ne sais pas si c’est bon pour le karma de rebondir sur ses blessures mais ça m’a donné une rage terrible. Je me suis dit intérieurement: un jour, je ferai du cinéma et je vivrai de mon métier et vos gamins, ils payeront huit euros pour venir me voir!"

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© Heleen Rodiers
| Pierre Nisse: "Quand je suis au milieu de la foule au Standard, je me sens parmi les miens", dit Nisse en savourant une 25cl au café La Pompe, repère des fans du club liégeois.

Après les études, la voie du septième art s’impose naturellement au comédien. « Je n’ai pas vraiment cherché à rentrer dans les circuits du théâtre. Je trouvais les castings de théâtre trop violents », dit Nisse. « Je n’ai jamais su dire moi-même ce que c’est d’être acteur. C’est un besoin. J’ai l’impression que le plateau de cinéma est le seul endroit où je suis heureux. Il m’arrive aussi d’être heureux avec des amis après trois quarts d’heure d’apéro, ce moment où on ne rentre pas encore dans l’ivresse mais qu’on est juste dans la chaleur. Mais en dehors de ça, tout le reste devient vite flippant."

Dans le train qui nous ramène à Bruxelles, l’acteur se propose généreusement de trouver un titre à notre article : "Rencontre avec Pierre Nisse. Un homme abîmé et mystérieux", "Pierre Nisse, un cœur tendre derrière un punk au cœur abîmé." Mieux encore : "Pierre Nisse, un homme abîmé mais qui sait encore dire ‘Je t’aime’." Jusqu’au dérapage : "P. Nisse, un acteur exhibitionniste mais qui sait se tenir de temps en temps."

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