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United Fashion Festival: un futur durable et inclusif pour la mode?

La robe de Tom Van der Borght, exposée au United Fashion Festival, est faite de tubes de plexiglas, d’élastiques et de cordons d’anorak.© Ivan Put

Avec le United Fashion Festival, la Home of Creators MAD, la plateforme bruxelloise de la mode et du design sur le Nouveau Marché aux Grains, imagine un futur durable et inclusif pour l'industrie de la mode. Marina Yee, Tom Van der Borght et Doriane van Overeem sont trois des quarante stylistes internationaux présents. Rencontres.

Une robe en seigle ou en tubes de plexiglas recyclés, un sac à main en vieux papier peint ou une veste exclusive "peinte" avec des restes de tissu. Par le biais d'une exposition, d'une collection de mode expérimentale et d'une série de conférences et de workshops (en ligne), le United Fashion Festival explore ce que la mode pourrait être. Les curateurs Bénédicte de Brouwer et Aya Noël ont trouvé quarante designers, artistes et chercheurs de neuf pays différents, dont Eleanor Chapman, Amélie Pichard, Tom of Holland, Delvaux et Bethany Williams, qui, à travers des créations inspirantes, exposent leurs réflexions sur la consommation, la durabilité et la collaboration.

Trois stylistes de Gand, d'Anvers et de Bruxelles nous expliquent pourquoi cette histoire de recyclage, d'upcycling, de produits équitables, de production locale, de co-création, de comportement d'achat critique et de DIY n'a rien d'une simple "mode".

Tom Van der Borght: "Nous devons remettre en question notre relation avec les vêtements et autres produits"

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Tom Van Der Borght.

Tom Van der Borght (1978), diplômé de la Stedelijke Academie voor Schone Kunsten de Sint-Niklaas en 2012, est basé à Gand et a plusieurs projets en cours en cette année covid. Il a été sélectionné au prestigieux Festival de Hyères, où il a remporté l'année dernière le Grand Prix dans la catégorie mode et le prix du public, ce qui lui offre l'occasion de préparer une nouvelle collection avec Chanel. Il collaborera également à une nouvelle performance du chorégraphe Alexander Vantournhout.

Un lien important avec Bruxelles est son bon ami le designer Jean-Paul Lespagnard, dont la boutique Extra-Ordinaire est également le seul point de vente de sa collection en Belgique, et il a été plusieurs fois bien accueilli par le public bruxellois lors des Fashion Days du MAD.

Cocooning
Au United Fashion Festival, avec la durabilité comme thème central, Van der Borght est certainement à sa place. Lui-même acheteur de produits vintage, il a commencé en 2005 en s'achetant une machine à coudre et en utilisant comme matériau de vieilles couvertures, des rideaux et tous les textiles qu'il pouvait trouver. "Nous devons remettre en question notre relation avec les vêtements et autres produits. Pour moi, en tant que styliste indépendant, c'est une préoccupation constante."

La pièce de Van der Borght présentée à l'exposition est issue de son avant-dernière collection 'Act 01 : Create a Safe Cocoon', qui lui a valu sa victoire à Hyères et qui s'inscrit dans son projet de longue haleine "7 façons d'être TVDB" : "un autoportrait extrême dans lequel je réfléchis à des thèmes tels que la normativité, la diversité et la durabilité".

Pour Van der Borght, la durabilité signifie trois choses : "Il y a une composante sociale qui est très importante. Il ne s'agit pas seulement de la façon dont nous vivons avec notre Terre, mais aussi avec les autres. Je me considère comme queer, je suis né avec une maladie musculaire héréditaire. La discrimination est souvent liée aux caractéristiques physiques et je veux explorer comment nous pouvons nous éloigner de la catégorisation et considérer l'identité comme une célébration. Un deuxième aspect est l'upcycling, le recyclage et le fait d'associer le luxe à des matériaux tels que le plastique qui ne sont pas nécessairement considérés comme beaux ou luxueux. Au lieu des classiques comme le cuir ou l'or qui ont un gros impact sur la planète."

Une robe sculpture
Une troisième partie consiste à rechercher l'innovation, les matériaux innovants ou leur utilisation. "J'ai accumulé beaucoup de matériaux de récupération au fil des ans et j'ai entamé des collaborations avec des partenaires de la mode ou de l'industrie pour réutiliser les matériaux mis au rebut. Mais il est également important de souligner que l'upcycling et le recyclage ne sont qu'une partie de ma pratique. Je m'inspire des matériaux existants, mais je cherche aussi des matériaux pour accompagner mon inspiration. Par exemple, dans ma dernière collection, j'utilise également de la fausse fourrure en fibres végétales, et j'ai également travaillé avec une petite tannerie française qui produit des cuirs écologiques à partir des déchets de l'industrie alimentaire."

Par ailleurs, la robe de Tom Van der Borght, exposée au United Fashion Festival, est faite de tubes de plexiglas, d'élastiques et de cordons d'anorak. "J'ai récupéré ces tubes lors d'une exposition, qui auraient fini à la poubelle sinon, comme c'est souvent le cas. Pendant six mois, je les ai regardés de temps en temps, et finalement je les ai utilisés dans un concept ayant pour thème le cocooning sécurisant. C'est une robe qu'on peut tout à fait porter, mais on peut aussi la considérer comme une sculpture."

Doriane van Overeem: "J’utilise la mode comme un outil de revendication"

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Doriane Van Overeem.

La jeune créatrice bruxelloise Doriane van Overeem est originaire de Gembloux mais est venue à Bruxelles il y a plus de dix ans pour ses études à La Cambre. Depuis plusieurs années, elle a son atelier au See U, sur l'avenue de la Couronne. Elle tient sa passion pour la mode de sa mère. "Quand j'étais jeune, elle avait l'habitude de faire les brocantes avec mon frère et moi et elle m'expliquait par exemple ce qu'était une couture anglaise. Puis elle adorait m'habiller avec des robes de princesse pour aller à l'école, et elle me disait : « Tu t'en fous des autres, ce sont tous des moutons (rires). J'ai grandi avec cet état d'esprit."

La bio sur son site web dit de Doriane van Overeem qu'elle est "déterminée à changer l'industrie effrénée de la mode". "J'utilise la mode comme un outil de revendication. Je me définis comme une activiste engagée parce que je ne pourrais pas faire abstraction de mes valeurs personnelles dans mon moyen d'expression qui est la mode. Dès le début par exemple, je m'en suis tenue au made in Belgium, même quand tout le monde me disait : "Comme ça, tu ne vas pas gagner d'argent". Je ne dis pas que je ne veux pas être saine financièrement, mais je ne le fais pas pour l'argent. Je pense qu'il est important de parler aussi du genre, de l'environnement, du zéro déchet, des matières innovantes qui peuvent nous éviter d'avoir à utiliser de la fourrure ou du cuir qui implique des souffrances animales."Par exemple, Van Overeem a aussi récemment conclu un partenariat avec Accueil Montfort, une maison qui accueille des femmes sans abri à cause de violences conjugales. Ses créations s'adaptent également aux corps, avec des tailles qui peuvent être ajustées. Van Overeem se réjouit que les grandes maisons de mode commencent à prêter de plus en plus d'attention à toutes ces questions. "Avant, c'était avant-gardiste de parler de recycler les tissus. Au début de la pandémie, même Armani a écrit une lettre ouverte disant que nous ne pouvons pas garder le même rythme de consommation."

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© Ivan Put
| Une création de Doriane Van Overeem.

Plus de overstock
Doriane van Overeem a été sélectionnée pour le United Fashion Festival avec la Tchèque Karolina Jurikova et le designer autrichien Maximilian Rittler, qui vit à Anvers, pour créer ensemble une collection de mode durable et abordable, accompagnés par trois experts de la mode : Véronique Branquinho, Niki de Schryver (Cosh !) et Peggy Acke (MAD). Leur recherche collective a donné naissance à une collection intitulée DailyMenu, composée de six pièces polyvalentes et durables fabriquées à partir de vêtements de seconde main et de matériaux deadstock, convenant aux hommes et aux femmes de différentes morphologies. Cette collection est en vente dans la boutique de l'exposition et sur le site web. "J'ai appris beaucoup de choses que j'ai envie d'intégrer encore davantage dans mes projets. N'utiliser que des tissus en overstock, par exemple, parce qu'il y en a tant. La collaboration avec Les Petits Riens, De Kringwinkel ou le laboratoire de textile circulaire CiLAB de Malines qui travaille avec des réfugiés syriens était passionnante."

La conception collective de DailyMenu n'a donc pas impliqué de gros egos artistiques. Mais il y a eu beaucoup de ping-pong entre trois types de cerveaux et aussi beaucoup d'humour. "Nos devises étaient Hack the system, Digest fashion et Hungry for less. On renomme le système de tailles : pas de XS ou XL, mais hot ou hotter. Et les pièces ont des noms comme Salad Jacket ou Pasta Pant."

Marina Yee: "Enfin une exposition de mode qui ne se limite pas à de jolis vêtements"

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© Marleen Daniels
| Marina Yee.

La créatrice anversoise Marina Yee (1958) travaille au calme "dans son kot" à Anvers. Au tournant du siècle, elle a vécu et travaillé à Bruxelles pendant 22 ans, rompant ainsi définitivement avec les célèbres Six d'Anvers, diplômés de l'Académie d'Anvers dans les années quatre-vingt, et dont font aussi partie Dries Van Noten et Dirk Bikkembergs. "Ma sœur vivait à Bruxelles et a repéré un bâtiment pour moi près de la place du Jeu de Balle. J'y ai customisé de vieilles armoires et de vieux meubles en les peignant et en les patinant, et les gens aimaient ça. Un jour, un homme s'est assis à une table et a demandé un café et un croissant. J'ai fait un café avec ma propre machine à café et je suis allée acheter un croissant et c'est comme ça que mon salon de thé Indigo est né (rires)."

Par soi-même
Plus tard, Marina Yee a ouvert un atelier dans le quartier Dansaert, et les liens avec Sonja Noël de Stijl, la consultante en mode Linda Van Waesberge et aussi le MAD se sont maintenus. "J'ai immédiatement dit oui à l'exposition. Non seulement parce qu'Aya Noël, que j'ai connue quand j'étais enfant, m'a demandé de le faire et parce que j'aime sa vision, mais aussi parce que le concept est fantastique. Enfin une exposition de mode qui ne se limite pas à de jolis vêtements avec un thème. Il s'agit aussi de sensibilisation, d'autres façons de s'exprimer de manière créative, et cela montre aux gens pour une fois que l'on peut quelque chose par soi-même. Pourquoi ne pas essayer de repriser une pièce avec du fil d'or ou de travailler avec des surplus ? Cela stimule la créativité."

"Retourner les choses sur toutes les coutures et penser hors du cadre. C'est ce que j'enseigne également à mes étudiants à l'Académie de Gand. Mettez la tête en bas et regardez à nouveau votre création. Mettez-la à l'envers sur le mannequin. Cela ouvre de nouvelles possibilités. Et on a le droit à l'erreur. Faire quelque chose qui est vraiment trop moche pour être porté ne peut pas faire de mal non plus. Cette attitude rend les gens positifs et aujourd'hui plus que jamais, on a besoin de cette joyeuse effervescence créative."

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© Ivan Put
| Marina Yee.

Marina Yee travaille de manière durable depuis longtemps. Avec des produits durables, des tissus issus de surplus et des matériaux de seconde main, elle travaille en petites séries qu'elle conçoit individuellement. Les mots-clés de ses collections sont "low, slow, silent" et "longevity" (basse couture, couture lente, silencieuse et longévité). Sans vouloir être puriste, elle veut faire plutôt que prêcher. Pour l'exposition au United Fashion Festival, elle propose une pièce d'un nouveau projet qui en est encore au premier stade et que personne n'a encore vu.

"J'ai une collection portable avec des pièces classiques, et aussi une collection artisanale avec des éditions limitées exclusives basées sur des vêtements de seconde main. Mais parallèlement, j'ai également ressenti le besoin de concevoir des pièces qui ne doivent pas nécessairement être portées. Je les fais de la même façon qu'un peintre ou un sculpteur le ferait. Je ne me suis jamais vraiment sentie à l'aise dans le milieu de la mode et je n'aime pas ce mot. Je suis indépendante et une artiste d'avant-garde dans le sens où je veux toujours essayer de nouvelles choses, que rien n'est obligatoire et que tout est possible. Pour ce nouveau projet, je travaille avec des restes de tissus, des chutes, des rubans et des tissus effilochés avec lesquels je réalise un tableau sur une veste.

En laissant la création longtemps dans mon atelier et en la reconstituant très lentement, étape par étape, pour voir ce qui va bien et où, elle finit par avoir quasiment une âme. Je dois me retenir de ne pas donner de nom aux vestes, tant cela devient intime. Je suis encore prudente quant au fait de rendre cela public, car je ne suis pas encore là où je voudrais être, mais ça donne un ultime sentiment de liberté."

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