interview

César Díaz exhume les fantômes du Guatemala

NUESTRAS MADRES - Dir.: César Díaz, act.: Emma Dib, Armando Espitia

Couronné de la Caméra d'Or à Cannes et choisi pour représenter la Belgique aux Oscars, le premier long-métrage du Bruxellois César Díaz a su séduire les plus grands festivals. Aux spectateurs désormais de découvrir Nuestras Madres ; un film cathartique sur la société guatémaltèque, hantée par les spectres de la guerre civile et du massacre des indigènes.

"C'est le plus beau prix parce que tu ne peux l'avoir qu'une seule fois dans ta vie », sourit César Díaz, qui recevait sur la Croisette en mai dernier la Caméra d'Or (destinée aux jeunes artistes) des mains du réalisateur franco-cambodgien Rithy Panh, dont les documentaires, mondialement encensés, témoignent sans relâche de la mémoire traumatique du génocide commis par les Khmers rouges.

"Le travail de Rithy Panh a beaucoup influencé ce que j'ai pu faire. Ça a été très important pour moi qu'il soit touché par le film", dit Díaz. Dans son premier long-métrage de fiction, le réalisateur bruxellois, diplômé en écriture de scénario à l'ULB, s'aventure à son tour dans les plaies non-cicatrisées du pays qui l'a vu naître.

Dans un Guatemala où les procès mettent en péril l'amnésie générale imposée depuis la fin de la guerre civile, Ernesto, jeune anthropologue à l'Institut médico-légal, déterre les morts afin de les identifier et de les remettre à leur famille. Secrètement, le jeune homme espère retrouver la trace de son père, guérillero disparu. Un film libérateur sur le deuil inachevé, la résilience, la transmission de la mémoire et les non-dits dans une société habitée de fantômes et de revenants.

Nuestras Madres a été tourné en espagnol au Guatemala avec une équipe et une production belges. La question de la nationalité se pose-t-elle souvent pour votre film ?
César Díaz : Convaincre la Commission de Sélection des Films (CSF) en Belgique qu'il s'agissait d'un film belge n'était pas simple, mais on a réussi et je pense qu'on a eu raison. Mais pour moi, un film ne doit pas avoir de nationalité. Ce serait restreindre un réalisateur à son appartenance territoriale ou à ses origines ethniques. Aujourd'hui, j'ai fait un film sur le Guatemala, mais demain, j'ai le projet de faire un film en français à Bruxelles. On nous met dans une case parce que c'est plus rassurant, mais moi je me profile comme César Díaz, et non pas comme un réalisateur belge ou guatémaltèque. Je pense qu'on est tous très complexes et qu'on n'a pas besoin de ce genre d'étiquette. Après, le fait de signer un film belge qui se passe au Guatemala donne un message fort dans une époque où on vit un repli nationaliste. C'était aussi une façon de rendre à la Belgique ce qu'elle m'avait donné.

Le titre Nuestras Madres fait référence à ceux qui sont restés, les mères et les enfants des morts. C'est avant tout à travers leur point de vue que vous vouliez aborder la guerre civile au Guatemala et le massacre des populations indigènes ?
Díaz : C'était une volonté dès le départ, parce que je pense que ces gens sont les plus intéressants. Ceux qui restent avec la souffrance sont ceux qui portent quelque chose de très lourd et en même temps, ce sont ceux qui continuent à chercher justice, à raconter et à créer le tissu social. Je voulais parler de ces gens-là pour leur rendre hommage parce que je trouve admirable la dignité et l'entièreté avec lesquelles ces mères ont continué à vivre. Je voulais trouver la meilleure façon cinématographique de parler d'elles.

Ces histoires de femmes vous étaient-elles familières ?
Díaz : J'ai été élevé par des femmes depuis tout petit et dans un pays d'après-guerre – je ne dis pas qu'il n'y a plus d'hommes – celles qui parlent, celles qui veulent reconstruire, ce sont elles.

On comprend à travers votre film que "ceux qui restent" représentent finalement une part très conséquente de la population.
Díaz : Je pense que tout le monde est plus ou moins touché d'une façon ou d'une autre. Les chiffres sont assez énormes. C'est un sujet qui est sur la table car il y a des procès en cours mais aussi car on ne peut pas expliquer la violence du quotidien guatémaltèque aujourd'hui sans faire référence à ce qui s'est passé, au conflit et à une justice qui n'a pas été faite. Au Guatemala, le sentiment d'impunité est énorme.

Nuestras Madres est aussi un film sur la filiation et la question de la transmission, ou non, du traumatisme d'une génération à l'autre. Ernesto peut commencer son deuil à partir du moment où la parole de sa mère se libère.
Díaz : Pour se construire, cette génération a besoin d'un peu de vérité et de certitudes, même si ce qui s'est passé est horrible. Dans le film, il y avait une réplique d'Ernesto, que j'ai finalement retirée, mais qui explique bien la situation : "La certitude de l'horreur est moins douloureuse que le mystère de l'inconnu". Pour moi c'est une nécessité que les familles parlent entre elles. Je n'imagine pas l'Europe être ce qu'elle est aujourd'hui si, après la Seconde Guerre mondiale, on avait fait table rase et qu'on avait dit que rien ne s'était passé. Aujourd'hui en Europe, on continue de mettre en garde contre le nationalisme et à protéger les minorités. Il s'agit simplement de connaître son histoire.

Ernesto, jeune anthropologue, ne se contente pas de vivre avec les morts, il va jusqu'à les déterrer. Vous faites la même chose au moyen de votre caméra.
Díaz : Le film est construit sur l'idée qu'on déterre et qu'on creuse pour arriver à la vérité. Mon outil à moi, c'est ma caméra et ma vérité, c'est le fait de mettre un film sur la table et qu'on en parle, qu'on discute de ce qui s'est passé.

Y a-t-il un lien personnel qui vous lie au personnage d'Ernesto ?
Díaz : Je me suis servi de ce que j'avais traversé personnellement pour mieux comprendre le personnage d'Ernesto. Mon histoire n'est pas aussi tragique que la sienne, qui est aussi construite à partir de toutes mes recherches et des histoires que j'ai entendues. J'ai un père disparu et une mère guérillera. Mais ça ne va pas plus loin que ça, parce que je pense que la distance était nécessaire pour ne pas tomber dans un film autobiographique chiant. Je pense qu'il faut beaucoup de talent pour faire un film autobiographique.

Vous avez longtemps été monteur de documentaires, le cinéma du réel fait partie intégrante de votre première fiction, notamment par le choix d'acteurs majoritairement non-professionnels.
Díaz : Seuls la mère et son fils sont des acteurs professionnels, les autres sont soit de réelles victimes, soit des non-professionnels. Dans cette fiction, le réel est partout parce qu'il est né de quelque chose de très concret. Quand on filme un village où un massacre a vraiment eu lieu, la réalité envahit tout. Il vaut mieux ne pas lutter contre, et l'utiliser au service du cinéma et de la fiction. C'est le dialogue entre le réel et l'imaginaire qui est intéressant.

NUESTRAS MADRES - Dir.: César Díaz, act.: Emma Dib, Armando Espitia

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