interview

‘L’Ennemi’: Stephan Streker entre le doute raisonnable et l’intime conviction

Dans ‘L’Ennemi’, inspiré de l’affaire Wesphael, Louis Durieux, un politicien francophone (Jérémie Renier) vit avec sa femme Maeva (Alma Jodorowski) la fin d’une relation d’amour intense.

Entre le doute raisonnable et l'intime conviction, comment savoir ? C'est ce que se demande le Bruxellois Stephan Streker dans son nouveau film L'Ennemi, basé sur la houleuse affaire Wesphael. Avec en têtes d'affiche : Jérémie Renier et Alma Jodorowsky.

STEPHAN STREKER ?

1964, naît à Bruxelles

Etudie le journalisme à l’ULB

1990, publie Gainsbourg, portrait d’un artiste en trompe l’œil, adapté de son mémoire de fin d’étude

1993, réalise son premier court-métrage Shadow Boxing

2004, réalise Michael Blanco, premier long métrage tourné à Los Angeles

2013, réalise Le monde nous appartient

2014, intègre l’équipe de La Tribune comme consultant pour les matches des Diables Rouges à la RTBF

2017, réalise Noces

2022, réalise L’Ennemi

Après Michael Blanco, Le monde nous appartient et Noces, Stephan Streker s'inspire librement de l'affaire Bernard Wesphael dans L'Ennemi. Dans une ville d'Ostende nocturne et fantomatique, Louis Durieux, un politicien francophone (Jérémie Renier) vit avec sa femme Maeva (Alma Jodorowski) la fin d'une relation d'amour intense et passionnée. La mort vient conclure une nuit tumultueuse et alcoolisée. Louis a-t-il tué Maeva ou s'est-elle suicidée ? Stephan Streker emmène le spectateur dans un jeu de miroirs et de faux-semblants pour le laisser tirer ses propres réponses.

À quel moment de l'affaire Wesphael vous êtes-vous dit, il y a là matière pour un film ? Un élément a-t-il fait déclic ?
Stephan Streker :
Je trouvais que c'était une affaire intéressante, mais sans plus. Puis, il y a eu un déclic le jour où deux personnes que j'aime et que je respecte beaucoup m'ont tenu des discours opposés sur cette affaire. L'une était persuadée qu'il était coupable et l'autre qu'il était innocent. Ce que j'ai entendu était plein de bon sens et même d'intelligence et en disait plus sur la personne qui s'exprimait que sur l'affaire. Et je trouvais ça intéressant.

C'est un film où ce qu'on ne sait pas est aussi important que ce qu'on sait.
Streker :
C'est l'histoire de quelqu'un à propos de qui les certitudes viennent de l'extérieur. Il est cerné de gens qui savent mieux que lui ce qu'il sait. Et, on ne sait pas non plus s'il est sincère quand il dit qu'il ne se souvient pas de ce qui s'est passé. C'est comme dans la vie. Je suis persuadé que le doute est plus intéressant que les certitudes, que la question est plus intéressante que la réponse, ne fut-ce que parce que la question ouvre, là où la réponse ferme.

Dans votre film, la forme s'adapte au fond, les images objectives se mêlent au subjectives, le réalisme au réalisme magique.
Streker :
Il est très important d'utiliser tout le cinéma, c'est ce qui m'excitait. En incorporant par exemple des images de caméra de surveillance, c'est une façon d'installer le doute au-delà de leur objectivité apparente. Ou le fait même de jouer sur le souvenir de l'un et de l'autre. Est-ce que Louis Durieux est arrivé totalement paniqué, catastrophé en disant "Appelez une ambulance, ma femme est en train de mourir" ? Ou est-ce qu'il est arrivé totalement effondré, de façon quasiment atone, en train de dire "Appelez la police, ma femme est morte" quelle était la réalité par rapport à ça ?

Vous avez pris beaucoup de libertés par rapport aux faits, mais votre personnage reste un homme politique ?
Streker :
C'est un élément fondamental. Si tout le monde a un point de vue dessus, c'est parce que c'est un homme public. Sinon, ça intéresserait moins de monde. Ce qui est aussi intéressant, c'est le contexte belge qui fait que c'est un homme public connu de la moitié du pays et pas de l'autre. Par son statut de député, il aurait pu bénéficier de son immunité diplomatique. Et il n'a pas songé à la demander. Ce qui aurait tout changé, il serait rentré chez lui. J'aime bien distiller des éléments qui plaident plutôt pour son innocence, ce qui est le cas ici, et d'autres qui plaident pour sa culpabilité.

C'est aussi un film sur Ostende.
Streker :
J'adore Ostende, c'est une ville éminemment cinématographique. C'est une ville de folie, il y a quelque chose qu'on ne trouve pas ailleurs, je ne sais pas si c'est le vent, si c'est son architecture. Il y a cet hôtel extraordinaire le Thermae Palace où les vrais événements n'ont pas eu lieu, d'ailleurs. Pourquoi se refuser de faire un film à Ostende quand on a la possibilité de tourner dans un endroit pareil, c'est un cadeau absolu pour un cinéaste. Il y a James Ensor, la folie, les masques et en plus j'ai l'impression qu'Ostende a été inventé pour que les couples aillent s'y disputer.

C'est le quatrième film où vous êtes réalisateur et scénariste, est-ce essentiel pour vous ?
Streker :
Pendant qu'on tourne, je dis à tout le monde qu'il y a une personne qui n'a pas voix au chapitre, qui a juste le droit de se taire et qu'on a le droit de mépriser et de trahir, c'est le scénariste. Et il y a quelqu'un qu'il faut célébrer, c'est le réalisateur. Ce n'est pas si innocent en fait. Je crois qu'il faut trahir un scénario. Il se re-nourrit du présent et de tout ce qui est en train de se passer. Il faut s'ouvrir le plus possible. Avant le tournage, je dis toujours à mes acteurs, j'exige, et c'est la seule fois que j'utilise un mot aussi dur, que vous connaissiez le texte mais vous pouvez vous en libérer. Ça signifie que si vous faites autre chose, très bien. Si c'est mieux, je prends ; si c'est moins bien, il faut pouvoir y retourner tout de suite.

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© Ivan Put
| Passionné du septième art, le Bruxellois Stephan Streker a d’abord été critique cinéma avant de se lancer dans l’aventure de la réalisation. Il s’est aussi fait un nom en tant que consultant football pour la RTBF.

Une grande partie du public vous connaît d'abord comme consultant foot pour les matches des Diables Rouges à la RTBF. Pourrait-on vous voir cumuler vos deux passions avec un film sur le monde du foot ?
Streker :
Je ne pense pas parce que pour moi la dramaturgie d'un match de foot est toujours supérieure au scénario qu'on pourrait en écrire. Tout simplement parce que vis-à-vis du cinéma, le public a une exigence qu'il n'a pas avec le foot ni dans la vie, c'est la vraisemblance. On exige du cinéma qu'il soit vraisemblable. On ne le demande pas à un match de foot. Les matches vraisemblables, ça nous ennuie.

Voyez-vous des porosités entre ces deux activités ?
Streker :
L'une nourrit l'autre et l'une repose de l'autre. J'adore aller au stade beaucoup plus que de regarder un match à la télé. Pour moi, ça n'a rien à voir et quand je suis au stade, il n'y a que ça qui existe. C'est inouï comme je ne suis que dedans. Je pense même qu'une bombe pourrait exploser, je ne m'en rendrais pas compte tant je suis dedans. Quand c'est fini, j'en sors tout de suite, mais à l'instant où ça se passe, ça me vide dans un sens très positif, quasiment méditatif.

L’ENNEMI
Sortie: 26/1

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