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'Notre quotidien est un terrain fertile pour développer des troubles psychiques'

À gauche: Benoît Do Quang, photographe et réalisateur de clips pour Zwangere Guy ou Roméo Elvis. À droite: Pablo Crutzen Diaz, connu, entre autres, pour son docu 'Hazard/Benteke : réunion de famille'.© Ivan Put

Les deux réalisateurs bruxellois Benoît Do Quang et Pablo Crutzen Diaz osent la différence via Normal, une nouvelle websérie initiée par la RTBF. En six capsules vidéo et autant de témoignages bouleversants, le duo s'invite chez de jeunes adultes atteints de troubles psychiques.

Anorexie, dédoublement de la personnalité, anxiété profonde, dépersonnalisation, trouble schizo-affectif et autres voix imaginaires jalonnent la nouvelle websérie réalisée par Benoît Do Quang et Pablo Crutzen Diaz. Dans Normal, le duo se frotte à la santé mentale. Un thème qui, sur papier, dévie radicalement de la trajectoire empruntée par les deux lascars.

Surnommé A$ian Rocky, le photographe Benoît Do Quang a tiré le portrait d'Angèle, mais s'est aussi distingué en signant des clips pour Zwangere Guy ou Roméo Elvis, rappeur avec lequel il partage par ailleurs la scène en tant que musicien.

De son côté, Pablo Crutzen Diaz s'est taillé une belle réputation avec Hazard/Benteke : réunion de famille, un documentaire sur l'amitié qui lie les deux footballeurs. À cela, il faut encore ajouter un petit clip pour le grand groupe colombien Bomba Estéreo et des tournées, caméra embarquée, aux côtés des Canadiens d'Arcade Fire.

Loin de l'euphorie des concerts, la websérie Normal parcoure la Belgique pour raconter six tranches de vie troublées par des dérèglements psychiques.

Contre-pied parfait
"Historiquement, nous avons répondu à un appel à projets lancé par la RTBF", indique Pablo Crutzen Diaz. "Pour remettre un dossier, il fallait aborder un sujet relatif à la santé mentale chez les jeunes adultes. Cela nous touchait de près… Car l'une de nos proches est en prise avec la maladie depuis plusieurs années." La série imaginée par le duo fonctionne sans filet.

"Nous sommes partis à la rencontre de six personnes et nous leur avons laissé la parole. L'idée, c'est de déconstruire les jugements de valeur. Parce qu'en Belgique, les défaillances psychologiques nourrissent encore de nombreux préjugés. Les mots 'bipolaire' ou 'schizophrène', par exemple, génèrent leur lot de clichés et de fausses vérités. Intituler la série Normal, c'est donc une façon de prendre le public à contre-pied et de l'interroger sur la notion de normalité."

La force de Normal réside d'abord dans sa construction. Étonnamment simple et linéaire, la série ne cherche jamais à fournir de réponses toutes faites. Ici, c'est la justesse des témoignages qui pousse au questionnement. Face à la caméra, Franek, Jade, Arthur, Florine, Marc ou Lula découpent leurs émotions au scalpel et se livrent à cœur ouvert.

"Chaque protagoniste a son histoire", souligne Benoît Do Quang. "En réalisant la série, nous avons constaté que les malades sont parfois versés dans des cases en fonction de leurs symptômes. Alors que, dans les faits, rien n'est jamais aussi simple... Malade ou pas, nous avons tous des 'jours sans'. Nous sommes tous confrontés à des émotions contradictoires et à des pressions extérieures. C'est juste que nous n'encaissons pas de la même façon."

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© Ivan Put

Pablo Crutzen Diaz poursuit : "Pour aller mieux, les protagonistes de la série cherchent à fonctionner à leur rythme. Pour ça, ils ont besoin de temps. Le souci, c'est que la société est lancée dans une course effrénée. Nous vivons dans une réalité hyper connectée, un monde dans lequel les infos fusent de partout, en permanence. Ce qui m'amène à penser que notre quotidien est un terrain fertile pour développer des troubles psychiques."

D'autant que la pandémie est venue mettre son grain de sel... Normal le souligne d'ailleurs avec à-propos. Entre bulles, isolement et enseignement à distance, les failles psychologiques gagnent du terrain. "Au-delà des périodes de confinement, la crise sanitaire a induit une nouvelle source d'angoisse chez les jeunes gens. Le coronavirus est omniprésent dans les médias. Les perspectives sont cafardeuses et, à ce jour, personne n'entrevoit le bout du tunnel. Pour des personnalités qui, à la base, sont déjà fragiles mentalement, cette réalité est d'autant plus difficile à supporter."

Les six capsules vidéo portées par les deux réalisateurs s'appuient sur l'image, mais elles auraient très bien pu s'en passer, tant le son tient une place essentielle dans le récit. "Pour ce projet, l'une de nos principales influences était Transfert, un podcast à la première personne du singulier proposé par le magazine en ligne Slate. Nous nous sommes librement inspirés de cette façon d'aborder un thème sur un mode très intimiste, proche de la confession."

Libérer la parole
Seules variables dans cette mise en scène minimaliste, les illustrations signées Lia Bertels s'invitent à l'écran. Nouvelle tête de série du cinéma d'animation, la Bruxelloise met son coup de crayon au service du sujet avec douceur, un peu de naïveté et une bonne dose de poésie. "L'air de rien, ses dessins viennent désamorcer des sentiments qui, parfois, sont extrêmement violents et très durs à entendre."

Face aux témoignages capturés dans Normal, un temps de réflexion s'impose. Pour mieux cerner l'évolution de notre société, mais aussi pour repenser les transitions entre le monde de l'enfance et celui des adultes. Au regard de Normal, la fameuse crise d'adolescence apparaît notamment comme un terme vague et désuet, une notion fourre-tout qui procède plutôt d'une stratégie de l'évitement.

"De toute façon, dès que le mot crise est lancé, ce n'est jamais bon", constate Benoît Do Quang. "Cet état de détresse a toujours une raison d'être et l'ignorer n'est certainement pas une solution. Il faut se donner les moyens de comprendre pourquoi les gens souffrent de dépression et de manifestations extra-naturelles. C'est effectivement assez paresseux de se réfugier derrière la crise d'adolescence pour justifier un ensemble de comportements qui, dans les faits, sont peut-être bien plus graves que des sautes d'humeur momentanées."

En attendant l'apparition de traitements sur-mesure et d'autres avancées significatives dans le domaine médical, Normal flingue les idées reçues avec énormément de valeurs ajoutées. "C'est difficile pour nous d'évaluer la portée de cette websérie mais, au fond, nous espérons qu'elle participera à éveiller les consciences et déstigmatiser les personnes qui sont confrontées à une maladie mentale. Car ce n'est pas l'affaire de deux ou trois cas isolés. Il s'agit d'un phénomène de société. Le temps est venu d'en parler."

NORMAL
RTBF Auvio, www.rtbf.be/auvio

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