interview

Christophe Chassol plante un 'Chou' à Bruxelles

© Flavien Prioreau

À l'initiative du Kunstenfestivaldesarts, le pianiste Christophe Chassol s'est invité à Bruxelles pour esquisser les contours d'une vertigineuse fresque audiovisuelle. Immergé au cœur d'une ville confinée, l'artiste harmonise une réalité surréaliste, filmée à l'arrache et sans œillère. Entre performance musicale et grand trip cinéphile, Chou capture la cacophonie bruxelloise à travers une œuvre capitale.

Chroniqueur radio, compositeur de musique de film, animateur télé, figure du jazz contemporain, Christophe Chassol se plie en quatre pour donner du corps et de l'esprit à ses passions. Connu pour ses récentes collaborations avec Solange, Frank Ocean ou Bonnie Banane, le musicien parisien est, surtout, l'inventeur de l'Ultrascore, une méthode de composition mise au point au fil d'innombrables déplacements à l'étranger. Caméra à l'épaule, micro tendu vers l'inconnu, le pianiste harmonise le réel à l'aide d'images et de sons ramenés de ses expéditions.

Au croisement des musiques électroniques, du classique, de la pop et du jazz, ses explorations du monde se regardent et s'écoutent par le prisme de grands trips initiatiques. La Martinique, l'Inde ou La Nouvelle-Orléans lui ont ainsi fourni la matière nécessaire pour enregistrer des disques essentiels. Réceptacles de rencontres humaines, d'histoires d'ailleurs et de cheminements intérieurs, les albums de Chassol sont autant de trésors pour les yeux et les oreilles. Une approche ultra sensorielle qui, aujourd'hui, s'accorde aux couleurs de Bruxelles.

A la mode de chez nous
"En décembre dernier, l'équipe artistique du Kunstenfestivaldesarts m'a proposé de composer une pièce dans l'esprit de mes travaux précédents", retrace le musicien, quelques jours avant d'inaugurer son Chou sur la scène de l'AB. "Il s'agit d'une commande, mais sans contrainte. À partir du moment où j'étais totalement libre de mes mouvements, j'ai entamé un travail de documentation."

Entre guides touristiques, pages Wikipédia, ouvrages spécialisés, archives audiovisuelles et BD, Chassol apprend à connaître une ville qu'il aime déjà. "J'y suis venu à plusieurs reprises pour jouer des concerts au Botanique, à l'AB ou à Flagey. À chaque fois, j'en profite pour découvrir d'autres facettes de Bruxelles. En revanche, je termine toujours mes soirées au même endroit. J'ai mes habitudes à l'Archiduc." Lieu emblématique de la vie nocturne du centre-ville, l'établissement est connu pour son architecture Art déco et d'illustres fréquentations. Barbara, Miles Davis ou Malcolm Waldron, le pianiste attitré de Billie Holiday, venaient notamment s'y désaltérer après leurs spectacles.

Propriétaire du bar depuis plus de trente ans, Jean-Louis Hénart est l'un des personnages qui se cachent sous les feuilles de Chou. "Christophe est venu me voir en janvier", raconte ce dernier. "Il ne faisait ni chaud ni froid. À l'intérieur de mon bar la température est toujours la même", rigole-t-il.

"Depuis ma première rencontre avec Christophe, je rêve de lui proposer une date de concert à L'Archiduc. Mais jusqu'ici, nous n'avons jamais trouvé la bonne solution. Parce que ses compositions intègrent de l'image, des sons et une panoplie technologique quasi impossible à transposer dans mon établissement. Comme je ne parvenais pas à le faire jouer chez moi, c'est lui qui m'invite dans son spectacle. C'est le monde à l'envers !" Au centre de L'Archiduc et de la musique proposée par Chassol, le piano défriche le terrain et esquisse les contours d'un champ expérimental, idéal pour y planter le Chou (à la mode de chez nous).

Sortir des chantiers battus
Arrivé en train avec un masque sur le nez, le musicien va arpenter la ville au pas de course pendant six jours. "Avant de débarquer à la gare du Midi, j'avais contacté plusieurs personnes en leur demandant de m'emmener dans des lieux qui comptaient beaucoup à leurs yeux. Avec le trompettiste Aristide d'Agostino, par exemple, nous sommes partis voir le Manneken-Pis. C'est là, au coin de la rue, qu'il a donné sa première représentation publique. Ce que j'aime là-dedans, ce n'est pas la carte postale, mais l'expérience personnelle, la tranche de vie qui se détache du lieu."

Autre personnalité invitée au casting, l'humoriste Inno JP accompagne le musicien jusqu'aux abords de la place Poelaert. L'endroit offre une vue imparable sur le palais de justice. "Là-bas, il m'a dit : 'Tu vois ces échafaudages ? Ils ont mon âge. Donc, il y a des gens qui ont été condamnés ici à des peines de trente ans d'emprisonnement. En sortant de prison, ils ont dû halluciner en voyant que les travaux n'étaient toujours pas terminés...' L'anecdote amuse beaucoup Chassol.

'Le virtuel était notre plan A'

Le festival bicommunautaire et défricheur n'a pas renoncé devant la pandémie avec une édition 2021 qui veut renforcer les liens avec et entre les habitants de la ville et qui sera largement accessible en ligne. "Chaque projet présenté dans ce festival est un petit miracle," précise Dries Douibi co-directeur du Kunstenfestivaldesarts. "Nous avons commencé à discuter avec les artistes il y a de ça un an. Bien plus que lors des éditions précédentes, nous avons travaillé sur des projets spécifiques qui prennent en compte tant la réalité de la pandémie que les mesures sanitaires à respecter. Chaque projet est chargé de sens et c'est une expérience unique tant pour les artistes que pour le public."

Un rapide survol du programme met en évidence que la majorité des spectacles présentés en mai seront online. "Ce n'était pas un plan B, mais plutôt un plan A. On avait l'expérience de notre précédente édition en septembre et on savait qu'il serait impossible de prévoir deux mois à l'avance si les théâtres pourraient être ouverts. C'est pour ça qu'on a préféré diversifier les formes."

Ainsi à côté des nombreux spectacles en ligne, on aura plusieurs installations, à l'intérieur et en plein air, un spectacle radiophonique, une performance de troc. Les spectacles qui avaient besoin de l'expérience physique des spectateurs ou de la présence d'artistes étrangers ont été déplacés en juillet dans l'espoir que la situation y sera plus favorable.

"Nous sommes une institution qui fonctionne avec de l'argent public et on se doit de respecter scrupuleusement les règles sanitaires du gouvernement. Mais en même temps, on veut aussi montrer que les arts vivants sont essentiels pour les gens, pour la ville. On essaie de garder cet équilibre. Ça fait un an que les salles de théâtre sont fermées. Le spectacle Le Public/Het Public a été créé pour raconter comment le théâtre transforme les gens. C'est aussi un bel hommage à Bruxelles et au public avec lequel le festival a cherché à tisser des liens." (GB)

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Chassol à l'Archiduc: 'J'y termine toujours mes soirées bruxelloises.'

Dans une ville où les chantiers fleurissent comme par enchantement, les locaux parlent volontiers de bordel ambiant, voire de bazar intégral. Pour sa part, le compositeur aborde le paysage urbain sous un angle plus poétique, insistant davantage sur sa dimension polyphonique. « C'est sûr qu'on se demande parfois comment tout ça ne s'écroule pas.

Politiquement, aussi, on sent que l'équilibre est fragile. Mais la magie, c'est que ça tient. De toute façon, Chou ne porte aucun jugement sur la ville et son organisation. J'essaie seulement de véhiculer des impressions, des sensations, aussi vagues que précises. Avec cette production audiovisuelle, je cherche plutôt à susciter de la curiosité et de la réflexion."

Un gorille en cage
Récolté en automne ou en hiver, le chou donne une saveur particulière à la recette élaborée par Chassol. "C'est évidemment une façon de suggérer Bruxelles sans l'écrire" confie-t-il. "Le chou est un légume kaléidoscopique. Il s'agit d'une figure fractale qui, par ses couches et sous-couches, évoque inévitablement une autre caractéristique de la ville : le cosmopolitisme. Je ne suis pourtant pas fan du mot... Intuitivement, il donne l'impression que des gens d'horizons lointains dansent main dans la main avec le désir absolu de vivre ensemble. Dans les faits, nous savons très bien que ce tableau est illusoire. Même si différentes nationalités et classes sociales se croisent dans les rues de Bruxelles, j'ai bien capté que les vannes sur Molenbeek en disent long sur la situation..."

Le Kunstenfestivaldesarts en cinq rencards

Le public / Het publiek
Une pièce de théâtre se passe sur scène mais aussi et surtout dans la tête des spectateurs/trices. L'auteur et metteur en scène chilien Mariano Pensotti (compagnie Grupo marea) a imaginé une pièce qu'on ne verra jamais, à laquelle ont assisté six personnes qu'on suit pendant 24h chez eux.elles et à travers Bruxelles, passant de l'expérience collective du théâtre à l'expérience individuelle de la vie.
17 > 19/5, online: www.kfda.be

The Wake
La terre qui gronde, c'est le signe d'un tremblement de terre mais aussi d'autres catastrophes. Dans cette pièce-performance The Living and The Dead Ensemble, un collectif d'artistes, d'interprètes et de poètes d'Haïti, de France et du Royaume-Uni, tisse un récit noué de récits intimes, de fables, de cris et de chants. Une veillée pour se faire entendre et conjurer les ombres du futur autour du feu.
21 > 23/5, online: www.kfda.be

The Interrogation
Ceux qui connaissent Édouard Louis apprécient son langage vrai, sans concession pour démonter dans une langue poétique les rouages de l'oppression tant sociale qu'économique ou sexuelle. C'est en collaboration avec Milo Rau qu'il a créé et qu'il interprétera, spécialement pour ce festival, un seul en scène qui explore la frontière ténue entre agir, vivre et survivre.
27 > 30/5, online: www.kfda.be

We can make rain but no one came to ask
On peut parler de la guerre sans montrer des armes et des ruines. L'artiste libanais Walid Raad cherche une autre vérité dans des installations immersives où se déploient insectes, oiseaux, feuilles et fleurs. Dans un parcours onirique et poétique, il évoque par les images et les récits des événements étranges survenus au Moyen Orient dans un passé récent.
8 > 30/5, La Maison des Arts

Freeway Dance
Avec générosité, la danseuse et chorégraphe Ayaka Nakama s'offre à danser les souvenirs de nos premières danses. Comme on accueillerait ses voisins, elle nous invite à nous asseoir autour de son jardin japonais. Sur les musiques et chansons que nous lui avons confiées, elle esquisse des mouvements et partage pour un instant l'intimité de nos réminiscences.
27 > 30/5, Beursschouwburg

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© Flavien Prioreau

Cette face cachée de la capitale se trouvait également au centre de Black, un film éminemment polémique, dans lequel le public a découvert les talents de l'actrice Martha Canga Antonio. Née à Mons, la comédienne a grandi à Malines, avant de mélanger hip-hop, soul et funk du côté de Bruxelles, sous le nom de Martha Da'ro. Dans Chou, la chanteuse se penche, elle aussi, sur le cas de sa ville d'adoption : "Ici, il y a de tout. Partout. Nous sommes, toutes et tous, les petites pièces rapportées d'un vaste puzzle. C'est ce qui fait la richesse de nos quartiers."

Lorsque Chassol la sollicite pour participer à l'aventure, Martha Da'ro lui propose de passer à la maison. "Je suis un peu casanière", précise-t-elle avec le sourire. "Et puis, le jour de sa visite, il faisait glacial. J'avais encore moins envie de mettre le nez dehors." Bien au chaud, le duo entame alors une franche discussion au fond de la cuisine. "Elle m'a parlé de son enfance, de ses origines angolaises, de son déménagement à Bruxelles", raconte Christophe Chassol. "Au fil du dialogue, l'une de ses phrases a retenu mon attention : 'Le hip-hop est une sorte de gorille en cage.' Incroyable, non ? La caméra était en train de tourner, je lui ai demandé de me répéter plusieurs fois cette punchline en néerlandais, en français et en anglais." Une façon cocasse d'insister sur le cachet polyglotte de la capitale européenne.

Geen probleem
En partant à la rencontre des gens, Chassol réinvente le concept de "présence" dans une ville restée trop longtemps confinée. "Pour réaliser ce projet, je travaille les sons et l'image dans le détail", explique-t-il. "À chaque fois que j'isole un élément de l'intrigue, je l'orchestre au millimètre près." Au cœur de ce traitement chirurgical, les bavardages des protagonistes impriment un rythme et marquent – plus ou moins – les esprits. À cet égard, la déclaration du plasticien Jean-Pierre Müller a des allures de gimmick : "Le problème de Bruxelles ! Le problème de Bruxelles ? C'est que c'est difficile de la quitter. Tu crois toujours que tu vas la quitter mais, à la fin, tu ne la quittes pas. Parce que c'est le monde qui vient à toi."

Surlignée par un motif de piano "à la Steve Reich", cette sentence résonne encore dans la tête de Christophe Chassol. "Quand Jean-Pierre m'a dit 'Le problème de Bruxelles…', j'étais un peu flippé. Sur le coup, j'ai vraiment craint le pire. L'instant d'après, je capte toute la dérision liée à ce vrai-faux problème. Pour moi, c'est un peu ça, aussi, le surréalisme."Par la suite, c'est le pianiste Jean-Claude Vanden Eynden qui l'initie aux logiques humoristiques de la zwanze. "C'est grâce à lui que j'ai compris que 'Oui, bien sûr !' et 'Non, peut-être ?' voulaient dire exactement la même chose. Là-dessus, je me suis rappelé un truc : quand je suis venu la première fois à Bruxelles, les gens me semblaient super gentils, mais j'avais toujours l'impression qu'ils se foutaient de ma tronche. Au fil de mes allers-retours en Belgique, j'ai compris qu'il s'agissait plutôt d'un mode de vie."

Terre de contrastes
Via les voix croisées sur la route, le Chou de Chassol dresse le portrait d'une ville multiculturelle, autant prédisposée aux valeurs du hip-hop qu'aux traditions de la musique baroque. "Je lui avais fixé rendez-vous devant La Monnaie. Où j'ai fait mes premiers pas avec les chœurs d'enfants", raconte la soprano Alice Foccroulle. "Le jour de notre rencontre, j'étais malade." Après de longues hésitations entrecoupées de montées de fièvre, la chanteuse retrouve finalement l'envoyé spécial aux portes de l'opéra.

Devant la caméra, les deux artistes évoquent leurs univers respectifs, à la fois si proches et tellement lointains. Entre les chants sacrés du XVIIe siècle et l'âge d'or de Miles Davis, les langues se délient, tandis que des liens amicaux se nouent. "Les productions de Chassol résultent de rencontres spontanées, d'instants partagés", indique la soprano. "Sur la forme, ça peut sembler très simple. Mais une fois qu'il se retrouve confronté à toute la matière accumulée lors de son périple, je n'ai aucune idée de la façon dont il procède."

Au plus près de ses inspirations et d'anecdotes capturées au détour des conversations, le compositeur français s'attache surtout à capturer l'esprit de la ville. "Mais ce n'est pas si simple", souffle-t-il. "Bien que, cette fois, je pense avoir compris beaucoup de choses. À la fin de mon séjour, Jean-Pierre Müller m'a expliqué que les Bruxellois étaient festifs. Il m'a dit : 'Ici, les gens célèbrent volontiers la vie autour d'une pils ou d'un pétard. D'une façon ou d'une autre, les gens se retrouvent'. J'ai harmonisé cette phrase en la synchronisant avec des images amateurs filmées, début avril, dans le bois de la Cambre. D'un côté, on voit des jeunes qui dansent sur la pelouse et, à quelques mètres de là, des cocktails Molotov volent dans les airs, tandis qu'un policier sur un cheval est en train de tabasser un mec près d'un arbre. J'aimais bien le contraste…"

Juste avant de quitter Bruzz afin de poursuivre ses efforts et ménager le Chou, Chassol se félicite du travail accompli. "Quand le Kunstenfestivaldesarts est venu me trouver, je n'avais aucune idée préconçue pour ce projet. Aujourd'hui, j'ai tout ce qu'il faut pour enregistrer un nouvel album. Je vais donc passer à l'action. L'année prochaine, je me vois bien partir en tournée avec ce spectacle." Vivement 2022.

CHASSOL : CHOU
9/5, online: www.kfda.be

KUNSTENFESTIVALDESARTS
7 > 30/5 & 1 > 8/7

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