The Keepers sortent le hip-hop féminin de l’amnésie collective

Alors que le hip-hop et les street cultures n’ont jamais été aussi mainstream, Massinda Zinga (à droite) et Malkia Mutiri partagent le même combat: rappeler le rôle des femmes noires dans l’édification de ces cultures. © Saskia Vanderstichel

Le mois dernier, l'artiste hip-hop américaine Akua Naru prenait d'assaut la toile avec The Keepers, un collectif international dirigé par des femmes noires, rassemblées autour d'une mission commune : rendre à César ce qui est à César. Sortir de l'ombre la contribution des femmes à la culture hip-hop. BRUZZ est parti à la rencontre de quatre de ces "gardiennes" bruxelloises. Certaines affiliées à The Keepers, d'autres agissant depuis longtemps hors des radars.

J'ai voulu adhérer au projet parce que je suis une fan de hip-hop. Ensuite, en tant que femmes, et surtout en tant que femmes noires, nous sommes toujours un peu effacées de l'histoire. » Approchée au mois d'août par l'artiste musicale hip-hop et chercheuse à l'université américaine de Harvard Akua Naru, la réalisatrice bruxelloise Malkia Mutiri (Ata Ndele) ne s'est pas fait prier pour endosser le costume de porte-parole de l'antenne belge du collectif international The Keepers, cofondé par l'activiste et créatrice de mode bruxelloise Rachida Aziz. Une initiative qui ne pouvait pas mieux porter son nom puisque les "gardiennes" en question – "un collectif mondial d'artistes, d'activistes et d'universitaires dirigé par des femmes noires" - entendent se réapproprier l'histoire du hip-hop féminin qui leur a trop longtemps glissée entre les doigts.

À l'heure où, à en croire Spotify, le hip-hop est la musique la plus écoutée au monde, les artistes – à l'exception notable de Lauryn Hill – ne connaissent pas la même postérité que leurs homologues masculins. Plus les décennies s'écoulent, plus elles ont tendance à rejoindre les oubliettes. "Dans le monde du hip-hop en particulier, les femmes sont réduites à un statut d'objet, au lieu d'être reconnues comme les productrices, influentes et souvent prophétiques, d'idées et de culture qu'elles sont", fait savoir Akua Naru dans le communiqué de presse destiné à mettre l'agenda de The Keepers sur la carte du monde.

AMNÉSIE COLLECTIVE
Même constat en Belgique? Malkia Mutiri acquiesce. "Ici, on ne parle des artistes hip-hop que quand elles ont eu du succès et puis on n'en parle plus. Je pense à Ya Kid K, sa sœur Leki, ou plus récemment Coely. Que ce soit en Belgique ou en France, on laisse beaucoup plus de place aux artistes masculins de manière générale. De la même manière qu'on efface les artistes noir.e.s ou d'origine maghrébine. Ce sont les rappeurs blancs qui ont le plus de succès parce qu'ils incarnent la culture mainstream. Le sexisme et le racisme se retrouvent à tous les niveaux de la société, y compris dans le hip-hop."

1723 Malkia Mutiri en Massinda Zinga
© Saskia Vanderstichele
| Malkia Mutiri et Massinda Zinga.

Pour inverser la tendance, The Keepers mise sur des espaces de création sécurisants (safe spaces) pour encourager les jeunes artistes noires à se donner les moyens de leurs ambitions. Mais le collectif n'entend pas s'arrêter là. Une base de données en ligne et gratuite, reprenant cinquante années d'archives du hip-hop féminin (vidéos, disques, bios, articles de presse, …) assorties de podcasts, se chargera d'extraire définitivement ces artistes de l'amnésie collective. "Une fois qu'on a accès à une histoire plus complète d'une culture qui nous intéresse, cela nous encourage à prendre une place dans cette culture", dit Malkia Mutiri. "Quand une culture a une telle importance, le fait de revisiter, de corriger son histoire ne peut que la renforcer."

Pour l'heure, The Keepers concentre son action sur un crowdfunding international, affranchi des institutions donc. Pour ce qui est de l'ancrage belgo-bruxellois, Malkia Mutiri n'exclut pas des collaborations futures avec le collectif artistique de femmes de couleur Bledarte ou encore le festival La Belle Hip-hop, deux initiatives bruxelloises partageant le même cheval de bataille. "Mais la priorité à ce stade est de mettre en place un site internet et de voir ce qu'il est possible de faire à l'échelle mondiale", fait savoir Malkia Mutiri, en contact via Zoom avec des représentantes de plusieurs villes américaines, du Brésil, du Sénégal, d'Allemagne ou encore du Nigeria. "Je pense que les choses vont se faire naturellement."

NE PAS VENDRE SON ÂME
"Nous sommes en 2020, il n'a jamais été aussi facile de se connecter à des gens partout dans le monde. The Keepers en fait bon usage", dit l'artiste musicale RnB de 22 ans Ikraaan, dont le premier EP soul trap Happy Pill fait souffler un vent nouveau sur la scène hip-hop depuis sa sortie en 2019. Contactée par The Keepers, l'artiste malinoise, étudiante à Bruxelles, embrasse instantanément l'idée d'une plateforme digitale, heureuse de pouvoir compter sur de nouvelles figures d'inspiration ayant apporté leur pierre à la construction de l'édifice de la culture hip-hop: "En grandissant, mes modèles féminins se limitaient au Destiny's Child. Je les admirais. Je me disais, je suis comme ces filles".

Outre le travail de gardiennes de l'Histoire entrepris par The Keepers, Ikraaan salue ce qu'elle envisage comme "un safe space pour partager ses expériences, un pilier pour les jeunes femmes noires qui débutent dans le monde de la musique". Un territoire miné, mettant à rude épreuve l'authenticité des artistes. "On vous demande presque de vendre votre âme… pas complètement, mais quand même un peu."

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© LATIFA SABER VOOR BAYA COLLECTIVE-KLEDING
| « C’est parfois difficile d’être une femme noire. Que ce soit dans le monde de la musique ou ailleurs. Parce que vous n’êtes pas seulement une femme, ce qui n’est déjà pas facile, vous êtes une femme noire », dit l’artiste RnB et soul trap Ikraaan.

"Où se situe la limite pour une artiste qui explore sa féminité et sa sexualité mais dont la féminité est souvent exploitée en retour ?", dit Ikraaan. Un sexisme qui se manifeste jusque dans les studios d'enregistrement. "Mes premières expériences n'étaient vraiment pas positives", se souvient Ikraaan. "Des gens entraient dans le studio et ne me serraient pas la main en partant du principe que j'étais la petite amie d'un des artistes. D'autres se proposaient de m'aider en attendant quelque chose de moi en retour."

Le manque de diversité culturelle au sein des divers échelons de l'industrie musicale intensifie le malaise. "Ce n'est jamais chouette de se demander si une salle m'a bookée parce qu'ils aiment ma musique ou parce qu'ils ont reçu des subsides", dit Ikraaaan.

"Quand vous débarquez dans le monde de la musique, tout votre entourage est blanc. Le public est blanc, les gens dans les coulisses sont blancs. Et vous voilà, avec vos expériences, votre point de vue et votre background culturel… C'est très étrange parce que vous dépendez du goût et de l'appréciation de ces personnes" Et d'ajouter en guise de conclusion : "Oui, c'est parfois difficile d'être une femme noire. Que ce soit dans le monde de la musique ou ailleurs. Parce que vous n'êtes pas seulement une femme, ce qui n'est déjà pas facile, vous êtes une femme noire."

RETOUR AUX SOURCES
"J'ai dû faire tout un travail de déconstruction pour comprendre que je n'avais pas ma place dans les milieux de la danse urbaine, que je n'avais pas la même visibilité que d'autres artistes parce que j'étais brimée par des idées préconçues", dit la danseuse, chorégraphe et professeure de danse bruxelloise Massinda Zinga. Danseuse de dancehall – style largement popularisé et commercialisé par les clips du chanteur jamaïcain Sean Paul – la jeune femme a évolué dans un milieu de professeurs, mentors et élèves majoritairement blancs. Avant la prise de conscience. "Au fur et à mesure de mon cheminement pour retourner aux sources africaines de la dancehall, je me suis rapprochée de mon identité et de ce que j'avais envie de faire avec cette culture-là."

En réponse à la marchandisation des street cultures ayant, pour la plupart, rejoint le mainstream – "Les cultures sont vidées de leur sens" - Massinda Zinga prône une approche de la dancehall centrée sur l'importance de la communauté et de la spiritualité, englobant "tous les artisans faisant partie de cette communauté". "Dans la culture africaine, on dit qu'il n'y a pas de forme sans fond."

Se sentant aujourd'hui "ancrée avec elle-même", la danseuse profite du parcours initiatique qui fut le sien pour mener d'autres femmes afrodescendantes sur le chemin de l'empowerment et de la déconstruction de soi par la danse, dans la lignée du travail effectué par la chorégraphe internationale Alesandra Seutin (ayant grandi à Bruxelles et basée aujourd'hui à Londres). À l'occasion du Take Over cet été à Zinnema par la plateforme bruxelloise d'arts urbains Timiss, Massinda Zinga animait un programme de formation continue destiné aux jeunes filles afrodescendantes évoluant dans le milieu de la dancehall et des danses afrocaribéennes, plus largement. "Il s'agissait d'un safe space où elles pouvaient à la fois questionner les idées préconçues qui les empêchaient d'évoluer dans la société dans laquelle on vit, tout en montant une création sur l'héritage africain dans la dancehall et la condition de la femme noire dans le monde"

UN TEMPLE POUR LE HIP-HOP
Fin août, lors de la soirée de clôture du Take Over de Timiss, Massinda Zinga comptait parmi les intervenant.e.s d'un talk sur les relations complexes, et parfois mal vécues, entre les arts urbains et les institutions. "L'important c'est de ne pas se dénaturer !", insistait la championne de krump (danse en partie inspirée du hip-hop) Hendrickx devant un public composé essentiellement de jeunes danseurs et danseuses. "Il faut être les praticien.ne.s de sa culture, afin de mieux la protéger et de mieux la partager", poursuit Massinda Zinga qui encourage les jeunes à "d'abord se construire en dehors des institutions dans la mesure du possible".

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« On peut être une artiste hiphop, dire des choses qui questionnent le système, être underground tout en étant invitée à la table de ceux qui soi-disant décident ce qui est de l’art et ce qui ne l’est pas », dit la slameuse et autrice Joelle Sambi.

Face à la précarité des danseurs et danseuses urbain.e.s, notamment les professeur.e.s, peinant à trouver leur place entre les subsides dédiés au sport et ceux réservés à la culture, le besoin de se regrouper en fédération hip-hop semble s'imposer. Pour une plateforme d'arts urbains non-subsidiée comme Timiss, pilier de la culture urbaine aussi bien à Bruxelles que sur Instagram, le manque de moyens se fait douloureusement ressentir, creusant toujours un peu plus le fossé séparant les jeunes danseurs urbains des institutions culturelles, mobilisant ponctuellement leurs créations sans complètement intégrer la communauté entre ses murs. "On divertit un peu et puis c'est fini !", déplore Mouss Sarr, danseur et professeur de krump, cofondateur de la plateforme Timiss.

On se souvient de l'exposition d'envergure Yo ! consacrée au hip-hop belge à Bozar en 2017 et dont la réception par la communauté fut, pour le moins, mitigée. Si certain.e.s pointaient la sous-représentation des artistes féminines dans la scénographie, d'autres artistes urbain.e.s lui reprochaient de ne pas "se retrouver dedans", au point que des autocollants Fuck Yo ! avaient fleuri dans le quartier de la Gare Centrale.

"Si cette exposition avait vraiment voulu rendre hommage au hip-hop, elle aurait davantage intégré des curateurs de la communauté et surtout, elle n'aurait pas dû être enlevée après quelques mois", nous dira plus tard Mouss Sarr. "Ça aurait été chouette d'avoir une partie du bâtiment voire un bâtiment réservé au hip-hop, sachant qu'il n'en existe pas à Bruxelles. Quand les danseurs s'entraînent devant Bozar, les portes restent fermées quand il se met à pleuvoir." Alors que le talk se conclut sur les plus beaux souhaits formulés pour la communauté, un jeune membre du public s'exclame : "Un temple du hip-hop !".

UN PEU FUNAMBULE
"J'aime bien !", dit la slameuse, performeuse (Congo Eza), autrice (Le Monde est Gueule de Chèvre) et poétesse bruxelloise Joëlle Sambi, lorsque nous lui faisons part au téléphone de l'idée d'un temple dédié aux arts urbains. Depuis de nombreuses années, la marraine du collectif L-SLAM organise des ateliers de slam dirigés essentiellement vers les femmes. "Pour faire du slam, il faut juste sa voix. Ce ne sont pas n'importe quelles femmes qui viennent à nos ateliers. C'est diversifié mais bien souvent ce ne sont pas les couches socio-économiques les plus privilégiées qui assistent à mes ateliers." Au cours de ces séances, les participantes sont encouragées à libérer leur parole et à s'affirmer. "On leur dit toujours que ce sont leurs trois minutes à elles, qu'elles doivent mettre tout dedans. Pour moi, la déconstruction, c'est aussi là qu'elle se fait."

En parallèle à son activité d'écrivaine, Joëlle Sambi poursuit les collaborations avec des artistes urbain.e.s comme la danseuse krump Hendrickx avec qui elle partage le statut d'"artiste accompagnée" au sein de l'asbl Lezarts Urbains. "Lezarts Urbains reste une petite structure sous-financée qui n'a même pas de salle", répond l'artiste lorsque nous la relançons sur la nécessité d'un espace pour accueillir et soutenir les artistes de la communauté urbaine.

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Joelle Sambi.

"L'idée d'un temple est très belle d'un point de vue architectural et ésotérique. Je trouve qu'il est indispensable de se retrouver dans des espaces au sein desquels on discute, on questionne et surtout où on se sent à l'aise et non pas instrumentalisés. On a arrêté d'attendre que l'argent tombe, on a arrêté d'attendre de recevoir un espace, alors on a créé nos propres espaces", dit Joelle Sambi en prenant pour exemple le tiers-lieu culturel Café Congo, ouvert en 2018 au premier étage du Studio CityGate à Anderlecht.

"Je ne crois pas que les choses se feront pour nos communautés noires-racisées-queer-lesbienne-trans si on est uniquement dans l'opposition. J'aime l'idée que le temple soit à côté de l'église, de la mosquée et de la synagogue et qu'il y ait des circulations. On peut être une artiste hip-hop, dont le slam fait partie, dire des choses qui questionnent le système, être underground tout en étant invitée à la table de ceux qui soi-disant décident ce qui est de l'art et ce qui ne l'est pas. On peut choisir de s'asseoir à cette table ou pas, et quand même, toujours, à sa propre échelle, changer le paradigme", dit l'artiste multidisciplinaire en faisant référence à Melat Nigussie, récemment nommée directrice artistique du Beursschouwburg. "C'est un jeu d'équilibriste. Ma mission en tant qu'autrice et poétesse, c'est dire le monde comme il va et, ce faisant, de naviguer en évitant la ligne droite mais toujours en funambule."

THE KEEPERS

IKRAAAN 30/9, 20.00, Beursschouwburg

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