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Joëlle Sambi: 'Ce soir-là, la baby Dyke que j’étais brûlait de l’intérieur'

© Sophie Soukias
| Joëlle Sambi.

Pendant trois semaines, un.e artiste bruxellois.e partage sa vision du monde. Autrice, slameuse et activiste, Joëlle Sambi vit des combats innervés par la poésie et par ses multiples appartenances. Instagram: josambi.

C'était un 31 décembre. Mais de quelle année ? Je ne saurais dire. Je dois avouer que mon cerveau semble ne sélectionner que les moments, pas les instants. Ce qui est certain, c'est que nous étions un 31 décembre dans la nuit hivernale d'un Bruxelles en paillettes.

À peine quelques semaines plus tôt, GS et moi nous étions avoués l'un à l'autre notre homosexualité depuis le quai d'une gare. Ce jour-là, je me rendais en Franche-Comté retrouver "Pégase blanc" une amoureuse rencontrée en ligne sur GaydarGirl ou LpourL, à moins que ce n'était Méthylène…bref ! GS m'avait accompagné sur le quai et, au moment où les portes du train se refermaient, il a crié : "Moi aussi !"

- "Moi aussi quoi ?"
- "Moi aussi je suis…".

La sonnerie stridente du train qui annonce le départ a retenti et la porte s'est refermée entre nous, coupant net le début de cette conversation. Je me souviens avoir saisi mon Nokia 3310 trop stylé avec sa coque jaune et sa sonnerie Badinerie pour lui écrire "connard !", ce à quoi il répondit "Moi aussi, je t'aime". Bref, je m'égare.

Des jours plus tard, ce 31 décembre donc, nous étions, lui et moi, dans ma mansarde étudiante en mezzanine en face du parc Elisabeth à Simonis, à savourer en tremblant les dernières gouttes de champagne quand minuit a sonné. Nous nous sommes alors souhaité une "Bonne Année !" puis sommes sortis joyeux, à l'affût d'un bus gratuit qui nous mènerait dans le centre de Bruxelles, rue des Poissonniers plus précisément.

Bruxelles est la ville de la fête. Et ça n'est pas un mythe. On peut y danser toutes les nuits, en boîte, en home party ou depuis le bar d'un café qui ne ferme jamais. Sur tous les styles de musique. Chaque quartier possède son "lieu", plus ou moins secret, plus ou moins confidentiel. Et le 31 décembre, selon que la neige recouvre les pavés romains du centre-ville ou pas, que grondent les polémiques sur le design trop contemporain du sapin de la Grand-Place ou sur l'opération "commando" contre la crèche vivante de la même place, la Saint-Silvestre bruxelloise est une nuit parmi d'autres, ordinaire. Une nuit de plus, une étincelle fabuleuse dans la ville de la fête.

GS et moi étions stressés, vraiment très stressés. Nous rivalisions de blagues pour tenter de taire la petite montée d'angoisse qui serrait nos ventres de jeunes homos d'à peine 24 ans. C'est qu'il ne suffisait pas de nous avouer l'un.e à l'autre nos élans de gouine et de PD, encore fallait-il trouver les espaces où nous pourrions "en être" vraiment. Et ce soir-là, nous nous rendions pour la première fois de nos vies à une soirée gay. On disait "gay" pas "queer" ni encore LGBT. Et à mesure que nous traversions la Rue Neuve déserte et froide, la baby Dyke que j'étais brûlait de l'intérieur.

Nous sommes arrivés rue des Poissonniers, dans un espace qui n'était pas un club à la mode ni un bar branché mais ce lieu hybride entre café de quartier et salon privé. Il y avait déjà une longue file qui attendait patiemment de rentrer. Nous avons pris place dans la file fébriles et heureux. Alors, oui, j'avais entendu parler de fabuleuses soirées au sein de la communauté LGBT. Je les avais fantasmées ces fêtes aux dancefloors multiples répartis sur plusieurs étages avec des néons de toutes les couleurs dans chaque salle. Avec des basses renversantes et des chaloupes exquises. Mais aucun de ces fantasmes, absolument rien ne m'avait préparée à ce 31 décembre-là. En réalité, aucun club branché n'aurait su rivaliser avec la joie que l'on ressent à être entre gouines et PD jusqu'aux petites heures du jour avec le temps d'un "Dansez-vous français ?".

Lire la série dans son intégralité ? BRUZZ.be/bruxellesvies

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