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Laura Krsmanovic : ‘Faut-il faire disparaître les morts pour laisser vivre les vivants ?’

© Lydie Nesvadba

Pendant trois semaines, un.e créatif.ve partage sa vision du monde. LAURA KRSMANOVIC (alias isola podcast : Spotify / Instagram) est réalisatrice de podcast et activiste de la communication.

"Une femme du village de Mansfield, en Angleterre, avait promis à une amie proche alors très malade, qu'elle déposerait dans son cercueil un paquet de lettres autrefois écrites par son fils défunt. Dans le désarroi du chagrin, elle a oublié. Elle resta désemparée jusqu'à ce que, peu après, le facteur du même village décède. Elle alla voir la famille du facteur et lui demanda la permission de déposer les lettres dans le cercueil de ce dernier. Elle savait qu'elle pouvait avoir confiance : il serait aussi diligent comme facteur dans l'autre monde qu'il l'avait été dans celui-ci." (Vinciane Despret, Au bonheur des morts)

Pandémie mondiale, guerre en Ukraine… Dernièrement, la mort nous a frappés collectivement et brutalement. Elle s'est ruée dans nos quotidiens, bousculant les rites et habitudes que l'on croyait immuables. Alors je me demande : que deviennent nos morts, quels rapports entretient-on avec eux, ici et maintenant ?

Dans notre société occidentale, la mort est taboue : on la cache derrière les portes des maisons de repos ou des hôpitaux, on l'enfouit six pieds sous terre et on tait son nom. Après un laps de temps, qui tend à se raccourcir, il est mal venu de parler de nos défunts, de leur rendre visite, de s'en souvenir et, pire encore, de conserver une relation avec eux dans le réel.

Le deuil doit être fait. La veste d'enterrement raccrochée au profit de la blouse de travail, et vite, de plus en plus vite. D'après le droit du travail, jusqu'en juillet 2021, on disposait de trois jours de congés suite au décès d'un conjoint ou d'un enfant, quatre jours pour le décès d'un parent et deux jours pour celui d'un frère ou d'une sœur. Mais qui comptabilise le temps du deuil ?

Une nouvelle injonction pèse sur nos épaules : se détacher, passer à autre chose, continuer à vivre. Cette conception désenchantée et matérialiste de la mort est à la fois récente dans notre histoire et minoritaire dans le monde. Pourtant, elle s'est imposée avec une telle force qu'elle est devenue, pour beaucoup d'entre nous, une certitude… et la théorie du deuil une prescription. Faut-il faire disparaître les morts pour laisser vivre les vivants ?

Face à cette perception, des vivants résistent, des morts aussi. Ça peut être une ombre, des bruits de pas, des rêves ou des signes. Nos morts qui s'étaient fait discrets reviennent, ils nous parlent. Pas pour nous hanter mais pour nous aider, nous guider, nous consoler ou nous rassurer. Et si au lieu d'avoir peur on laissait les portes et fenêtres grandes ouvertes pour laisser à nos défunts le luxe de pouvoir entrer et sortir comme ils le désirent ?

Les témoignages de celles et ceux "qui restent" sont nombreux mais étouffés par peur de déranger. Parlez-en autour de vous, vous verrez. Une telle continue à écrire à un parent défunt, un autre reçoit la visite de sa fille décédée en rêve, moi aussi, quand je pense à un proche décédé et que j'allume la radio, comme un signe, sa chanson préférée retentit.

La question n'est pas de savoir ce qui est rationnel et ce qui ne l'est pas. Ici encore, la binarité ne suffira pas à recouvrir la multitude de possibilités qui existent dans la relation que nous entretenons avec nos morts. Pourquoi choisir entre réel et imaginaire quand on peut négocier avec la réalité, l'interroger, la redéfinir ? Continuons de nous interroger sur ce que les morts deman­dent et comment y répondre, sur ce qu'ils ont à nous apporter.

P.S. : Partagez votre histoire en m'écrivant sur laura.krsmanovic@gmail.com ou envoyez un message sur les réseaux sociaux d'Isola podcast (anonymat garanti).

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