interview

Lyna: ‘J’ai réalisé que Bruxelles était ma véritable maison’

© Raia Maria Laura

Chanteuse d'origine marocaine influencée par les légendes du RnB américain, Lyna impose son style avec force et s'associe aujourd'hui avec le rappeur Eddy Ape pour enregistrer la BO d'une grande campagne de sensibilisation contre le racisme.

Alors qu'elle peaufine un album attendu pour 2022, Lyna marque une courte pause, délaissant son studio d'enregistrement, juste le temps d'échanger quelques mots avec BRUZZ. L'occasion de revenir sur l'un des grands moments de sa vie : "Pendant le premier confinement, j'ai enfin appris à rouler à vélo", confie-t-elle du haut de ses 23 ans. L'info peut sembler anecdotique. Elle témoigne pourtant d'une réalité artistique : un itinéraire sans détour, complètement focalisé sur la musique. "Aussi loin que je puisse remonter dans mes souvenirs, je n'ai jamais envisagé d'autres plans de carrière", assure-t-elle. "J'ai passé plus de temps à écouter des CDs et enregistrer des sons sur un PC qu'à jouer avec des peluches."

Originaire de Leuven, Lina Lahbiri – de son vrai nom – a grandi au rythme des instruments traditionnels et de la culture chaâbi. "Mon père est chanteur. Il maîtrise les musiques populaires orientales. Il joue régulièrement des concerts au Maroc, où il lui arrive même de passer à la télévision." Loin du petit écran, c'est à la maison que papa comble les attentes de sa plus grande admiratrice. "Lorsque j'ai voulu apprendre à chanter, mon père s'est métamorphosé en professeur. Grâce à ses cours particuliers, je ne suis jamais passée par l'académie."

L'environnement familial forge ainsi la voix de Lyna. Sans parler de ses goûts musicaux. "Quand j'étais petite, à la charnière des années nonante et deux mille, ma sœur et mon frère étaient déjà de jeunes adultes. Ils regardaient MTV et écoutaient les albums qui sortaient à l'époque. J'ai donc baigné dans une culture musicale qui n'est franchement pas celle de ma génération..."

Relation passionnelle
À l'écoute des titres composés par Lyna, la machine à explorer le temps se met à tourner à plein régime. Difficile, en effet, de ne pas évoquer les noms d'Aaliyah, Destiny's Child, TLC ou Brandy & Monica. "Un des premiers films que j'ai regardés, c'est Double Platinum avec Diana Ross et Brandy Norwood dans les rôles principaux. À partir de là, j'ai voulu tout savoir sur Brandy et tout connaître de la scène RnB des années nonante. Cette période me passionne. C'est quasi obsessionnel chez moi. Je nourris également une grande admiration pour les pionnières des sixties. Là, je songe notamment aux voix de Big Mama Thornton ou Etta James."

À l'aise avec l'histoire des musiques afro-américaines, totalement raccord avec l'ADN du RnB, Lyna place désormais son érudition au cœur d'un répertoire ancré dans la modernité. "Si mes préférences musicales sont assez old school, mes chansons s'inspirent d'abord de mon vécu et des réalités de notre époque."

Sans voix
En attendant l'arrivée du prochain disque de Lyna, un détour par le précédent Lemon Haze s'impose. Excellente introduction à son univers, cet enregistrement témoigne d'un incontestable savoir-faire et, surtout, d'un sacré caractère. Dans le morceau 'Moroccan Princess', par exemple, la chanteuse affirme ses origines et son attachement à la terre de ses ancêtres.

"Avant d'écrire mes propres morceaux, j'ai participé à de nombreux concours", retrace-t-elle. "Je suis notamment passée par le télécrochet The Voice van Vlaanderen. C'était une expérience enrichissante, mais aussi extrêmement traumatisante. Après mon passage à la télévision, plusieurs personnes sont venues me parler dans la rue pour me dire que j'étais une honte pour la communauté marocaine. Tout ça parce que j'avais chanté une reprise de Stevie Wonder avec quelques trous dans mon jeans... C'était extrêmement violent et dur à entendre. J'ai écrit 'Moroccan Princess' en réaction à cet épisode. Au Maroc, certains codes culturels et religieux voudraient que la musique porte atteinte aux mœurs et à l'intégrité morale du peuple. Même si certaines personnes critiquent mon attitude et mes chansons, mon cœur bat toujours pour mon pays. Je suis une chanteuse d'origine marocaine. Cette nationalité est ma réalité et j'en suis fière."

Loin des concours télé, des auditions, jurys, buzzers et autres jugements de valeur, Lyna a trouvé son bonheur sur le territoire bruxellois. "Ces dernières années, je n'arrêtais pas de multiplier les allers-retours entre Leuven et Bruxelles", dit-elle. "Je passais quatre jours par semaine dans la capitale. J'y ai découvert les différents quartiers et croisé de nombreuses personnes, toutes super accueillantes et bienveillantes à mon égard. À un moment, j'ai réalisé que Bruxelles était ma véritable maison. C'est ici que je me sens le plus chez moi."

Totalement en phase avec l'esprit de sa ville d'adoption, la chanteuse met à présent ses sensibilités au service de la collectivité. Depuis quelques jours, Lyna est en effet l'ambassadrice d'une vaste campagne de sensibilisation contre le racisme. Baptisée #BrusselsYouCanDoIt, l'opération initiée par equal.brussels vise à ébranler les discriminations, discours haineux et autres offenses dispensées sur base de critères raciaux dans des domaines aussi variés que l'emploi, le logement, les réseaux sociaux et le quotidien bruxellois. "Je n'ai pas hésité à me joindre à cette initiative", déclare la néo-Bruxelloise. "Je compose avec le racisme ordinaire depuis toujours. En tant que femme d'origine marocaine, le quotidien n'est pas toujours une sinécure en Belgique... À partir du moment où je suis directement concernée par une problématique, il me semble normal de combattre les préjugés et de valoriser la diversité."

Un long chemin
En vue de sensibiliser les consciences, Lyna s'associe avec le rappeur Eddy Ape pour signer 'Brussels Heart', morceau engagé en faveur du changement. "Dans ce titre, je chante au nom des enfants. Parce que nous ne pouvons plus accepter que les jeunes générations subissent le racisme et ses conséquences désastreuses. Moi, quand j'étais petite, je craignais l'école. Je ne m'y sentais pas à l'aise, pas à ma place. Je redoutais le jugement des autres. Si j'avais le malheur de penser autrement que le reste de la classe, il était évident que mes origines étrangères seraient mises en avant. Enfant, on apprend vite à se protéger face à de tels mécanismes. Aujourd'hui, les gens parlent bien plus ouvertement de la situation. La société a fait un pas en avant, mais il y a encore du chemin à parcourir avant de vivre ensemble, sereinement, dans le respect de nos différences."

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