interview

Victoria Barracato : ‘Je vis pleinement les textes que je chante’

© Ivan Put

Chanteuse du groupe Ada Oda, Victoria Barracato fantasme le post-punk à sa façon. Entre Palerme et Bruxelles, valeurs humanistes et engagement féministe, l'artiste donne de la voix et laisse parler son cœur. Avec le sourire, mais sans jamais oublier de montrer les crocs.

Victoria Barracato

  • 1990 : Naissance à Liège sous le signe du Poisson
  • 1995 : Premiers cours de solfège et apprentissage du piano
  • 1998 : Après les heures d’école, Victoria prend des cours d’italien
  • 2012 : La musicienne apprend la guitare et joue des classiques du rock dans un groupe de reprises
  • 2019 : Rencontre virtuelle sur les réseaux sociaux avec César Laloux, membre fondateur et guitariste du groupe bruxellois Ada Oda
  • 2021 : Ada Oda découvre la scène. Victoria se produit pour le première fois en tant que chanteuse
  • 2022 : Ada Oda publie le single « Niente da Offrire », premier extrait d’un album attendu pour le mois de novembre

Quelques jours avant un concert annoncé dans l'enceinte de Recyclart, Victoria Barracato se promène aux abords de la place Saint-Marc. C'est là, dans le centre historique de Venise, que la chanteuse déroule le fil de sa vie par téléphone. "Une fois par an, je parcours l'Italie en famille", explique-t-elle. "Mon père est originaire d'un petit village près de Palerme. Je baigne depuis toujours dans la culture italienne. Cela étant, je suis née en Belgique et, à la maison, il n'était pas question de parler italien ! Mes parents ont toujours valorisé l'intégration. Pour eux, je devais d'abord maîtriser le français, voire le néerlandais ou l'anglais." Aujourd'hui, pourtant, Victoria Barracato chante dans la langue de Laura Pausini. "À huit ans, j'ai pris des cours particuliers. C'était la première initiative personnelle de ma vie. Pour moi, il s'agissait d'abord de renouer avec mes racines transalpines."

Influencée par les légendaires Paolo Conte ou Lucio Battisti, la voix de Victoria est à présent le pôle d'attraction des morceaux servis en compagnie d'Ada Oda. Nouvelle signature du label 62 TV Records (Girls In Hawaïï, M. Ward, Dez Mona), la formation bruxelloise escalade l'arbre généalogique du post-punk (The B-52's, Delta 5, ESG, Le Tigre) pour récolter les fruits d'une passion partagée avec une toute nouvelle génération (Shopping, Wet Leg, Gustaf). Dans quelques semaines, Ada Oda s'envolera pour une tournée en Italie. "Chanter dans le pays de mes ancêtres et utiliser une langue apprise par procuration, c'est très symbolique pour moi. Notre musique suscite la curiosité en Italie. Où le public se demande franchement pourquoi un groupe venu de Bruxelles a choisi de s'exprimer en italien. D'autant que je chante avec un accent que les gens ne reconnaissent pas vraiment."

Personnalité sensible et réservée, Victoria Barracato se rebelle volontiers dès qu'elle se pose derrière un micro. "Je vis pleinement les textes que je chante", précise-t-elle. "Cela reste toutefois un rôle de composition. Il m'arrive de crier et de montrer les dents sur scène mais, en réalité, je suis une fausse dure-à-cuire." À l'écart des émeutes et des coups de sang, Ada Oda préfère ruer dans les brancards avec le sourire et quelques envies de changement. "Ma position aux avant-postes du groupe est, en soi, une déclaration d'intention. Cela témoigne de notre volonté d'affirmer une présence féminine supplémentaire dans un paysage musical qui, globalement, reste encore très masculin. Au fil des concerts joués avec Ada Oda, j'ai réalisé à quel point les femmes étaient encore sous-représentées sur scène. Que ce soit dans les salles ou en festivals."

De là à considérer Victoria Barracato comme une frondeuse, il y a pourtant de la marge... "En tant que chanteuse d'un groupe de rock émergent, je ne me sens pas encore prête à porter des débats comme celui-là sur la place publique. Je ne me vois pas comme le porte-drapeau du mouvement féministe. Mais à force d'entendre des voix s'élever et d'autres témoigner, il m'est impossible de faire comme si de rien n'était. Je me reconnais bien trop souvent dans des déclarations qui, aujourd'hui, sont enfin rapportées dans les médias. J'éprouve de l'empathie envers les femmes qui osent dire que la société doit revoir ses fondements."

Groupe imaginé à l'aube d'une crise sanitaire sans précédent, Ada Oda a dû – comme tant d'autres – faire face aux réalités du confinement. "À une époque où le secteur musical n'avait plus aucune perspective devant lui, j'ai consacré mon temps aux autres", confie Victoria Barracato. "Je me suis engagée comme bénévole dans une école de devoirs." À la sortie des classes, la chanteuse encadre ainsi des enfants qui, seuls, rencontrent des difficultés à faire leurs devoirs à la maison. "Au-delà des impératifs scolaires, j'aime échanger quelques mots avec les élèves, parler de tout et de rien, revenir sur une anecdote liée à la vie à l'école ou dans la cour de récréation. Voilà maintenant deux ans que je m'implique dans ce projet. Pour moi, c'est une conséquence positive de la pandémie. Parce qu'en me retrouvant seule, j'ai pris conscience de mon rapport au monde, de mon besoin d'être avec les autres. Humainement, c'est une expérience enrichissante. Surtout, j'ai réalisé que je pouvais encore changer de vie, devenir institutrice, éducatrice, pratiquer un métier proche des gens. Je trouve ça hyper gratifiant de prendre part aux efforts de la collectivité sans rien attendre en retour."

Assez paradoxalement, pourtant, le premier single publié par Ada Oda s'intitule "Niente Da Offrire" (Rien à offrir) : un titre en trompe-l'œil pour servir un hymne post-punk fiévreux et érotique à souhait. Assurément l'un des plus beaux cadeaux de l'été.

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