Manu Bonmariage: le stripteaseur déshabillé

Manu et Emmanuelle Bonmariage© Jimmy Kets

Manu Bonmariage, père spirituel de l’émission Strip-Tease, a régalé le petit écran de dizaines de documentaires cultes dont la puissance émotionnelle n’a rien à envier au cinéma de fiction. Aujourd’hui, alors qu’il perd la mémoire, sa fille Emmanuelle tourne sa caméra vers lui dans Manu, l’homme qui ne voulait pas lâcher sa caméra. Un documentaire sensible, intelligent et sans fard, fidèle au cinéma de son père. « Manu aurait pu être un personnage de ses films ».

Qui est Manu Bonmariage?

  • Naissance à Chevron près de Liège en 1941, d’une mère paysanne et d’un père garde forestier
  • Étudie la communication à l’IHECS à Tournai
  • Collabore à l’émission de la RTB Faits Divers (1968 à 1977) de Pierre Manuel et Jean-Jacques Péché
  • Réalise entre 1985 et 2002 des épisodes de l’émission culte Strip-Tease produite par Marco Lamensch et Jean Libon et diffusée sur la RTBF
  • Cameraman de nombreux grands reportages de la RTBF à travers le monde
  • Devient réalisateur à 38 ans
  • A signé plus de 80 films dont : 1980 : Du beurre dans les tartines, 1987 : Allô Police, 1992 : Les Amants d’Assises, 1993 : The Will of God, 2001 : Baria et le grand mariage, 2008 : Ainsi-soit-il, 2012 : La Terre amoureuse, Et Vivre sa mort, son dernier film sorti en 2015

« Mon père a commencé à se perdre au moment où je cherchais à le cerner », dit Emmanuelle Bonmariage, fille d’Emmanuel dit « Manu » Bonmariage, deuxième d’une lignée de huit enfants, baptisée du prénom de son père sur un coup de tête, alors qu’il se trouvait à la commune pour l’inscrire en tant qu’« Hélène ».

Dans la cuisine ensoleillée de la maison laekenoise que Manu Bonmariage, 77 ans, partage avec son épouse, l’atmosphère est intime et chaleureuse. Manu ne se souvient pas du film que sa fille lui a consacré et dans lequel il tient le rôle principal. Mais il trouve l’idée « amusante », voudrait « absolument le revoir ». « Tu n’as jamais eu tellement de mémoire toi Papa », lui lance Emmanuelle. «Non, c’est vrai. Je n’ai jamais voulu faire de la mémoire quelque chose de définitif. Je veux retenir les choses mais je ne veux pas qu’elles restent figées. » Une belle diversion de la part d’un homme de sa génération se disant « habité par le doute » et « méfiant à l’égard des dogmes ».

Pas de certitudes, pas de morale, pas de voix off et pas de musique dans les films de Manu Bonmariage, le génie derrière les documentaires cultes Allô Police et Les Amants d’Assises, souvent associé à ses prouesses dans la série diffusée sur la RTBF Strip-Tease, ayant succédé à Faits Divers dont il était le caméraman, auteur de plus de quatre-vingt courts et longs métrages abondamment primés. Chez Manu Bonmariage pas de certitudes mais autant de vérités que de personnages défilant devant son œil-caméra (naturellement disposé suite à la perte de son œil gauche à l’âge de six ans), saisis dans un épisode de leur existence.

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Manu Bonmariage : une de ses astuces gymniques pour obtenir les cadrages qui ont fait sa marque de fabrique

Voilà quelque temps que Manu traverse, lui aussi, un épisode particulier, et définitif, de sa vie depuis que la maladie d’Alzheimer s’est invitée dans son tissu cérébral ; lui qui a passé sa vie à figer le temps et dont les personnages, pris dans une réalité si présente et parfois si urgente, continuent de vivre intensément à travers son cinéma dix, vingt, trente voire près de quarante ans plus tard (son premier film Hay po l’djou date de 1979). Lorsque Emmanuelle Bonmariage se met en tête de tourner un documentaire sur son père, la maladie n’en est qu’à ses balbutiements. Loin d’être le moteur du film, elle agit en toile de fond pour raccrocher l’histoire de son père cinéaste à l’universel. Questionner la vie, la mort et la perte.

Manu, l’homme qui ne voulait pas lâcher sa caméra est ponctué d’images poignantes tournées par Manu lui-même où sa caméra, qui l’accompagne d’ailleurs chez le médecin, se fait la confidente de son désorientement. En 2015, peu avant que sa maladie ne soit diagnostiquée, Manu tournait avec tact et sensibilité Vivre sa mort. Un dernier documentaire dans lequel il suivait deux personnages en fin de vie. « Lors du tournage de mon film, Manu a une certaine conscience de sa maladie », explique Emmanuelle. « Il sait qu’elle est visible et que le film en témoignera. Cette conscience le fragilise, mais il ne cherche pas à s’en cacher. » À l’instar des personnages dont il a su capter la vulnérabilité, Manu accepte de se mettre à nu, de se livrer au cinéma direct auquel il tient tant et qui définit toute son œuvre.

La provocation
« J’avais envie de voir dans quelle mesure il allait accepter de jouer le jeu dans l’autre sens ». Actrice et scénariste, Emmanuelle avait déjà formulé des rêves lointains de documentaire sans jamais les concrétiser jusqu’à ce que Manu lui fasse don de son imposante SONY EX3 remplacée par une caméra plus légère. « En faisant ce geste inconscient et spontané de me donner sa caméra, il me provoquait en quelque sorte. Je ne pouvais pas faire autrement que de tourner cet objet vers lui. Manu a filmé tellement d’êtres humains que j’ai eu envie, parce que je le connais de l’intérieur, parce que c’est mon père, de le filmer, de tenter ce que d’autres ont essayé sans y aboutir. Lui aussi a eu une vie trépidante, lui aussi est un sacré personnage qui aurait très bien pu se retrouver dans l’un de ses films. »

Cette exigence de l’authenticité, Emmanuelle se l’impose aussi, jusqu’au bout. « Je voulais faire un film qui ressemble à mon père. Je ne voulais pas faire quelque chose de lisse, de didactique, encore pire, d’hagiographique », dit-elle. « Quand j’étais enfant, je vénérais ce père tant attendu, parti sur les routes dans des endroits parfois dangereux. Aujourd’hui, je suis moi-même parent, mon regard est différent. » Dans Manu, Manu Bonmariage apparaît dans toute sa complexité et son ambivalence, mais pas moins profondément touchant, drôle et attachant, simplement fidèle aux personnages aux multiples reliefs de ses propres films : ni monstres, ni héros, des individus parmi tant d’autres se débattant « dans ce grand tissu qu’est la vie » - dixit Manu Bonmariage, dont chaque documentaire offre davantage de compréhension (à l’égard) de l’humanité.
« Ça n’était pas toujours évident pour Manu. Lui qui avait tellement l’habitude d’être derrière la caméra, tout à coup je le laissais seul devant l’objectif. Manu a vécu essentiellement pour son métier. Le filmer, c’était une manière d’aller à la rencontre du cinéaste mais aussi du père ».

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© Jimmy Kets


Le tourbillon d’une vie
Afin de faire vivre le personnage de Manu à l’écran et déshabiller son âme à la manière d’un Strip-Tease, Emmanuelle l’emmène dans des lieux clés (des scènes d’une grande poésie visuelle dans les Ardennes de son enfance ou encore dans le charbonnage de Blégny-Trembleur qui a servi de cadre à son premier film), à la rencontre de personnages ayant marqué sa vie d’homme et de cinéaste, provoquant le présent et réveillant le passé, quitte à se faire violence.

Père de huit enfants avec quatre femmes différentes dont les infidélités ont failli lui coûter la peau, la vie privée de Manu Bonmariage fut, pour reprendre ses mots, aussi « secouée et secouante » que sa vie professionnelle. Avant que sa fille Emmanuelle ne commence le tournage de Manu, le réalisateur avait d’ailleurs entamé, avant d’abandonner, un autofilm intitulé Le Tourbillon de ma vie, en référence à la chanson interprétée par Jeanne Moreau dans le classique du cinéma de La Nouvelle Vague Jules et Jim, datant de 1962 et signé François Truffaut.

En 1982, Manu Bonmariage consacrait un documentaire poétique à un autre pionnier de La Nouvelle Vague, Jean-Luc Godard, qu’il était parti rencontrer chez lui, sur les bords du lac Leman, et à qui il avait fini par demander franchement : « Vous pensez qu’on s’est assez vus ? ». Un moment fort du cinéma de Manu Bonmariage, et de l’histoire du cinéma tout court, qu’Emmanuelle Bonmariage ressuscite dans son film parmi d’autres scènes cultes d’Allô Police, Les Amants d’Assises ou encore Du beurre dans les Tartines.

Rejoignant la même soif de liberté et de « vérité directe » que les fictions de La Nouvelle Vague des années soixante, Manu Bonmariage se revendique de la version documentaire de ce courant cinématographique: le cinéma direct (appelé à ses débuts « cinéma-vérité »). « Un jour Manu m’a dit que c’est le film de Jean Rouch (un des fondateurs du cinéma vérité, NDLR) Moi, un Noir qui lui a donné envie de faire des films. Ça a été comme une révélation », dit son épouse Marguerite Bavaud qui nous a rejoints dans la cuisine.


La crudité des choses
Tout au long du film qu’elle lui consacre, Emmanuelle Bonmariage s’interroge subtilement sur la pratique documentaire de son père et sur son rapport au réel. « Les films de Manu sont une mine d’or pour poser la question de la vérité à l’écran. Ses documentaires se regardent comme des films de fiction. Je voulais montrer les coulisses du tournage, mettre les choses à plat en montrant clairement les moments où je demande à Manu de se mettre en scène. Parfois, il refuse et le film prend une autre direction ».
« Je vais être manupulé par ma propre fille », s’exclame Manu dans le film, en plaisantant. « À partir du moment où l’on considère la mise en scène comme une rencontre, chacun d’entre nous doit exposer sa sensibilité, se montrer à cœur ouvert », ajoute-t-il lorsque nous l’interrogeons sur la question. « Mes personnages sont les acteurs de leur propre vie ».

Les scènes où Emmanuelle Bonmariage filme son père à l’œuvre, tentant de sonder l'âme des gens à travers sa caméra, sont autant de pistes pour comprendre la singularité des tranches de vie captées par Manu Bonmariage, dont les personnages qui partagent une certaine détresse, un jeune détenu, un délinquant, des amants criminels, un couple de patients psychiatriques, une prostituée, … se livrent à une caméra empathique, capable de révéler leur parole et leur humanité. Si certains ont crié à la manipulation, d’autres au voyeurisme, Manu Bonmariage dit se placer « face à la crudité des choses ». C’est d’ailleurs la définition qu’il fait du cinéma direct qui, tout comme lui, s’est affranchi du label « cinéma documentaire ». « Ce n’est pas de l’exhibitionnisme mais de la compassion. Je cherche immanquablement l’authenticité. Des gens qui sont capables d’être pris comme ils sont, sans masque. Leur façon d’être dans le champ de la caméra doit être vraie. Je sais que je tiens un personnage quand il parle avec ses tripes ». Une vérité qui, on l’aura compris, n’est pas tant celle de la situation que celle des émotions. « Est-ce que tu ne te cherches pas à travers tes personnages ? Est-ce qu’ils ne sont pas, quelque part, ton miroir ? », demande la fille à son père.

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L’homme-caméra
« Manu ne quittait jamais sa caméra, c’est comme si elle faisait partie de lui. Quand on l’observe sur les photos, il a quelque chose de très gymnique. On l’attachait sur le devant d’un bus avec des lanières, il faisait des travellings dans une brouette. Il approchait ses sujets comme un chat ». « Manu était très exigeant », complète son épouse Marguerite présente sur de nombreux tournages. « Il prenait toujours des assistantes prétextant qu’il avait besoin d’un point de vue féminin et je devais les avertir qu’elles allaient beaucoup apprendre mais qu’elles allaient aussi ramer pas mal. À côté de ça, il était d’une extrême douceur avec les gens qu’il filmait. » Et Emmanuelle, qui a également joué les assistantes « pour dépanner », d’ajouter : « C’est comme s’il fallait anticiper ce qu’il allait filmer ».
« Ma caméra c’est ma maîtresse », plaisante Manu. « Filmer, c’est quelque chose de très sensuel, de l’ordre du fantasme et de l’imprégnation. C’est une communion avec l’autre qui s’opère. Quand je filme, je suis une proie, je suis complètement livré. Filmer c’est trouver un plaisir dans cette espèce de malaise. C’est palpitant. ».

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Manu Bonmariage en 1987 sur le tournage d’Allô Police où il suivait le quotidien de la police de Charleroi.

« Je suis un émotif actif primaire », poursuit le réalisateur dont le cinéma n’a comme seul cadre imposé les émotions. « C’est peut-être ça la spécificité de Manu. C’est qu’il place ses limites ailleurs. Je ne pense pas qu’il se pose la question de l’intimité », dit Emmanuelle. « C’est peut-être générationnel. Son cinéma a germé à une époque où la jeunesse voulait faire exploser le poids des normes sociales et choquer le bourgeois. Manu va là où d’autres cameramen auraient rebroussé chemin depuis longtemps. Rien ne semble l’arrêter quand il tient sa caméra. Dans No Chance, il filme le personnage de Mireille jusque dans son lit où elle s’apprête à s’endormir dans la solitude la plus glaçante. Cela donne de très belles scènes mais interroge également. Avec Luc Plantier, le monteur de Manu, on a beaucoup discuté de la question de l'authenticité dans l'intimité: qu’est-ce qui peut encore concerner le spectateur et qu’est-ce qui va le mettre mal à l’aise ? »

« Sans vouloir faire de la psychologie de comptoir, c’est sûr que la question de la transmission ma traversée : je m’appelle Emmanuelle. En me donnant son prénom, mon père crée sans le vouloir une sorte de fusion que j’ai toujours ressentie et qui n'est d’ailleurs pas forcément simple à vivre. Je suis depuis longtemps comme happée par son cinéma. Par rapport aux frères et sœurs, j’ai l’impression d’être celle qui connaît le mieux sa filmographie et comme par hasard, il me donne sa caméra... » Pour sa part, Manu préfère laisser « l’explication ouverte ». « J’aime la façon dont les choses se placent parfois de manière époustouflante. Comme je l’ai dit, je suis un émotif actif primaire. Donc je fais confiance à cette espèce de voie de travail que j’ai toujours utilisée depuis que je fais des films ».

Manu, l’homme qui ne voulait pas lâcher sa caméra
Avant-première en présence de la réalisatrice et de Manu Bonmariage : 27/5, 20.15, Flagey
6 > 18/6 + longs-métrages de Manu Bonmariage, Flagey
20/6 > 12/7 + sélection de films ‘Strip-Tease’, Le Palace

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