interview

Alix Garin (23) signe 'Ne m’oublie pas', un roman graphique bouleversant

© Saskia Vanderstichele
| Alix Garin: "Mon ambition est de parler de l’intime sous le couvert de la fiction afin que tout un chacun puisse se glisser dans cette histoire et y trouver ce qu’il cherche."

À la fois touchant, efficace et subtil, Ne m'oublie pas, le premier roman graphique d'Alix Garin, aborde la question de la maladie et des relations intergénérationnelles. Préparez vos mouchoirs.

"Mamy a fugué. Rejoins-moi à la maison de retraite." C'est ce sms laconique affiché sur l'écran d'un téléphone portable qui enclenche Ne m'oublie pas, un roman graphique bouleversant signé par une jeune autrice bruxelloise de 23 ans, Alix Garin. Le smartphone en question est celui de Clémence, le longiligne et attachant personnage principal du récit. Au contraire de ceux que la plupart d'entre nous reçoivent chaque jour, le petit message flûté n'a rien d'anodin : il résonne comme trois coups frappés à la porte du destin. Il y aura un avant et un après, plus rien ne sera jamais pareil.

C'est que Marie-Louise, la grand-mère de la jeune femme, est atteinte d'une maladie neurodégénérative de type Alzheimer. Une situation difficile à vivre bien sûr pour "Mamycha" qui se sent perdre pied par moments. Il en va de même pour son entourage qui se réduit à deux femmes, Clémence et sa débordée de mère (elle-même fille de Marie-Louise). Pragmatique, l'équipe de la maison de retraite où vit désormais la grand-mère propose une solution, à savoir "un traitement chimique doux" pour que la vieille dame à l'étroit dans ce mouroir ne se mette plus en danger en s'échappant.

"Une camisole chimique ?", s'insurge Clémence. Oui, c'est bien de cela dont il s'agit, un voile médicamenteux empêchant la senior de se persuader qu'elle doit rejoindre ses parents, forcément morts depuis longtemps, qui l'attendent au domicile familial. "Si je reste encore ici, je vais me jeter dans la Meuse" prédit l'octogénaire à sa petite-fille. Après un retour crucial, parce qu'émaillé de souvenirs d'enfance, dans le domicile où Mamycha vivait avec son mari avant que celui-ci ne décède, l'impulsive Clémence va retourner à l'établissement pour personnes âgées et prendre les choses en main.

Atterrée par la vision de son aînée assommée par les tranquillisants, la jeune comédienne, c'est le métier qu'elle exerce, a la révélation d'un plan insensé. "Hé, Mamy, si on partait faire un petit tour ?" propose-t-elle à l'aïeule assoupie dans un fauteuil non sans échafauder le projet de retrouver la maison d'enfance de la mamie.

1747 ne noublie pas planche
© Alix Garin

Idée folle
Cette idée folle débouchera sur un road-trip de trois jours, aussi intergénérationnel que sans issue, au cours duquel Clémence vivra une précieuse intimité avec la vieille dame. Le tout pour une histoire qui résonne profondément en chacun de nous en ce qu'elle évoque le temps qui passe, la difficulté des liens familiaux, voire cette vertigineuse inversion des rôles – ce moment où c'est à notre tour de nous occuper de ceux qui ont pris soin de nous – qui attend malgré eux bon nombre d'adultes.

Les 220 pages de cette bande dessinée remarquable se dévorent d'une traite, sans reprendre son souffle. Impossible de lâcher l'affaire. La première tentation du lecteur est de convoquer le prisme autobiographique. Une erreur excusable qu'encourage la lecture de la dédicace "À Grand-père et Mamycha". Ou, pour qui chercherait à connaître les traits d'Alix Garin (1997, Namur), la tentation de rabattre le visage cerclé de lunettes rondes de celle-ci sur la frimousse de Clémence. Tout faux.

La dessinatrice s'en explique : "Pour l'essentiel, Ne m'oublie pas est une fiction. Ma grand-mère a bien souffert d'une maladie apparentée à Alzheimer mais je n'ai retenu de cette déchéance que les émotions que cela a généré. Celles-ci sont absolument authentiques, sincères. Mon ambition est de parler de l'intime sous le couvert de la fiction afin que tout un chacun puisse se glisser dans cette histoire et y trouver ce qu'il cherche."

Fictive alors cette folle embardée façon Thelma et Louise, le film culte de Ridley Scott découvert et reçu "comme une gifle" au moment d'entamer l'écriture de l'ouvrage ?

Fiction cathartique
Certes. "Je n'ai pas embarqué ma grand-mère dans une virée de ce type, je ne l'ai pas kidnappée pour l'emmener ailleurs, même si cela m'a traversé l'esprit. D'avoir assisté à sa dégénérescence cognitive m'a éprouvée, c'est pour cela que j'ai décidé de manière un peu cathartique de réaliser ce fantasme d'un voyage à deux par le biais d'une fiction", analyse celle qui travaille par ailleurs pour Cartoonbase, une agence de contenu visuel.

Entamée six mois avant le décès de sa grand-mère, la bande dessinée en question concentre le travail de deux ans, entre septembre 2018 et la rentrée 2020. À Alix Garin d'expliquer : "J'ai commencé par écrire un scénario, un peu comme une nouvelle. Au fur et à mesure, j'ai intégré une série de scènes à la manière d'un puzzle." On ne s'étonne pas d'apprendre que l'écriture ait précédé les images dans la conception de l'album dans la mesure où celui-ci égrène subtilement des références littéraires, de Jacques le Fataliste et son maître de Diderot à Nos ancêtres, la trilogie d'Italo Calvino. Sans oublier Annie Ernaux, à laquelle l'intéressée emprunte, pour le placer en exergue, un sublime passage de Les Années qui résonne de façon terrible dans le contexte de la maladie évoquée : "S'annuleront subitement les milliers de mots qui ont servi à nommer les choses, les visages des gens, les actes et les sentiments, ordonné le monde, fait battre le cœur et mouiller le sexe."

1747 ne noublie pas
© Alix Garin

Comme la romancière française, Alix Garin réussit avec un incroyable talent ce tour de magie qui consiste à "sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais". Il reste que la réussite de cette histoire tient également à l'évocation subtile d'un monde sans pitié dans laquelle la surveillance généralisée et l'horreur économique, comprise comme la nécessité d'être rentable et de ne plus avoir de temps à consacrer à nos proches, éloignent chaque jour un peu plus de la vie, la vraie.

Peut-être que dans une telle société, c'est une interprétation personnelle, la maladie d'Alzheimer agit comme une soupape, une invitation à démissionner d'une réalité devenue inhumaine. "Il me semble que l'on en demande de plus en plus, que la vie est poussée de plus en plus loin", commente l'autrice. "C'est valable pour les personnes âgées également, il est très difficile de dire aujourd'hui où s'arrête la santé et où commence l'acharnement thérapeutique."

Chaudes larmes
On ne le cachera pas, Ne m'oublie pas nous a fait pleurer à chaudes larmes. Il a fallu du temps pour s'en remettre. En cause, une narration redoutable qui n'épargne aucun de ces "petits riens" – plans serrés sur les mains, incursions du passé dans le présent, ruptures stylistiques… - offrant la possibilité d'une identification. Épuré et efficace, il évoque en certains endroits le dessin de presse, le trait d'Alix Garin se veut hyperlisible. Un choix assumé à 100% par l'intéressée. "Je ne cherche pas à donner dans le spectaculaire, ni même à farcir les cases d'une foule de détails. Je ne suis pas de cette école qui considère que la forme doit prendre le pas sur le fond. Chez moi, le dessin est au service des émotions et de la narration", concède-t-elle.

Il faut également pointer le très bel usage chromatique qui traverse l'album. Un traitement léger à l'aquarelle qui possède la vertu double de ne pas écraser le trait fin de Garin et de créer d'envoûtantes tonalités atmosphériques. D'autres réussites sont à considérer pour qui veut mettre au jour les rouages parfaitement huilés de cette aventure. On aime beaucoup le fait, par exemple, que Clémence soit une héroïne non hétérosexuelle, rien ne permet vraiment de trancher si elle est bisexuelle ou lesbienne, sans que cela soit assorti d'un quelconque commentaire. "Je ne voulais pas que sa sexualité soit un sujet en soi, c'est ici quelque chose d'aussi normal que le fait qu'elle soit grande et brune", tranche cette dessinatrice emblématique du salutaire renouveau des éditions du Lombard. Il en va de même pour la thématique de la maladie qu'elle n'a pas voulu développer de manière pédagogique. "Il ne s'agissait pas du tout d'un récit qui explique Alzheimer et énumère ses différentes manifestations. Je souhaitais me concentrer sur une expérience individuelle, afin de permettre au lecteur de se l'approprier."

Remarquable est encore le fait de s'être attardée sur la relation grands-parents-enfants, un sujet pas tellement abordé en bande dessinée.

L'approche d'Alix Garin est d'autant plus forte qu'elle n'hésite pas à montrer, à la faveur d'une scène très touchante dans une baignoire, le corps soumis au temps. Celle qui fut lauréate en 2017 du festival Quai des bulles de Saint-Malo et qui promet déjà un second album autour de la paternité, précise : "Le corps vieillissant est clairement sous-représenté dans notre société, c'est un tabou, on ne retient que les anatomies jeunes et lisses. Il était donc important de dessiner cela, d'autant plus que la scène en question s'arrête sur une des difficultés majeures de la maladie, qui est qu'à un moment il faut franchir les barrières de la pudeur pour pouvoir prendre soin de nos aînés."

Il n'en faut pas davantage pour que ce roman graphique marque durablement et s'inscrive dans cette catégorie privilégiée de récits qu'on… n'oublie pas.

ALIX GARIN: NE M'OUBLIE PAS
Ed. Le Lombard, 225 p., 22,50 €

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