Jacqueline de Jong : grande rétrospective pour une femme puissante

La carrière de la plasticienne néerlandaise Jacqueline de Jong s’est faite entre les mailles du filet, en marge des consécrations officielles.

Cela fait soixante ans que la Néerlandaise Jacqueline de Jong signe une œuvre qui n'entre pas dans les cases. Portrait d'une femme puissante et libre à qui le Wiels consacre une éclairante rétrospective.

"La production de Jacqueline de Jong est tellement importante que pour bien faire il aurait fallu réquisitionner tous les étages du Wiels si l'on voulait rendre compte de la soif de création à l'œuvre chez elle", explique Devrim Bayar, co-curatrice de The Ultimate Kiss, l'évènement dédié à la plasticienne née à Hengelo (Pays-Bas) en 1939.

En lieu et place, le centre d'art contemporain bruxellois a fait le choix d'un horizon resserré, soit une sélection d'œuvres déployée sur un seul niveau. Condensé, ce tracé, qui refuse la chronologie et peut être abordé selon deux trajectoires différentes, n'en cerne pas moins fidèlement un travail restituant "le parcours de l'art au cours de la deuxième moitié du 20e siècle", comme l'a écrit avec justesse l'historienne de l'art Camille Morineau. En soixante années de pratique, l'artiste a écrit sans le chercher consciemment une sorte de contre-histoire de l'art.


1751 Rhapsodie en Rousse
© Jacqueline de Jong photo Gert-Jan van Rooij
| 'Rhapsodie en Rousse'.

Position d'outsider
Contre-histoire ? Comme Etel Adnan ou comme une autre Jacqueline, Mesmaeker celle-là, la carrière de la plasticienne néerlandaise s'est faite pour ainsi dire entre les mailles du filet, en marge des consécrations officielles et en cela, tel un sismographe, elle révèle davantage les forces et les tensions de six décennies plastiques.

"Elle a été exposée bien sûr mais pas dans des galeries de premier ordre et, certes ses toiles ont été montrées internationalement, mais plutôt dans des villes de seconde zone", précise la commissaire.

Preuve de cette position d'outsider, en Belgique, le grand public ne connaît pas son nom, alors qu'elle a collaboré avec des pointures aussi célèbres que Guy Debord, Jacques Prévert ou les membres de CoBrA – notamment, son fondateur, le Danois Asger Jorn avec qui elle eut une liaison amoureuse.

Et puis, il y a chez elle cette propension à la transversalité. Au fil de ses réalisations, de Jong convoque tant la mode – elle a travaillé dans une boutique Dior à Paris et signe des bijoux – que la scène – ses tableaux et sculptures sont souvent empreints de théâtralité – ou encore le graphisme – entre 1962 et 1968, elle a édité et publié The Situationist Times, une publication qui l'a mise en contact avec des personnalités telles que Gaston Bachelard ou Wifredo Lam.

Avec une agilité toute naturelle, elle ne s'est jamais laissée enfermer en étant la caricature de soi-même, un travers qui n'a pas épargné beaucoup de ses homologues masculins embarqués dans des ego-trips en raison d'une émulation systémique féroce. Celle qui a contribué à la mise en place de la Fondation Weyland de Jong pour le soutien des artistes d'avant-garde s'est toujours tenue en équilibre sur le fil d'une figuration ne renonçant pas totalement à l'abstraction. Une position aussi courageuse qu'inconfortable.

1751 Playboy 1
© Jacqueline de Jong photo Peter Tijhuis
| 'Playboy 1'.

Impossible de l'ignorer
À l'heure où se trame un grand rééquilibrage opéré par le milieu de l'art, au sein duquel les œuvres féminines sont enfin regardées sans préjugés, la production de Jacqueline de Jong s'avère nécessaire car moins déterminée par l'institution ou le marché. The Ultimate Kiss peut donc s'envisager comme une ode à la liberté artistique. Récemment, la plasticienne franco-turque Nil Yalter évoquait le retour en grâce de cette génération de femmes passée sous silence en déclarant au magazine Art Press : "On nous craint, on nous respecte, on a besoin de nous, on ne peut plus nous ignorer."

La phrase s'applique idéalement à de Jong qui, malgré ses 82 ans, continue à peindre des grands formats – ainsi d'une huile sur toile comme 'Tureluurs' (2020) réalisée pendant, et ayant pour objet, le confinement. Pas de doute, c'est bien d'une femme puissante qu'il s'agit, une "emmerdeuse", comme le dit Yalter, qui n'hésite pas à positionner son travail sur le terrain des hommes en peignant le sexe, l'effroi, le suicide, les cosmonautes ou des scènes inspirées par l'univers des polars ou du… billard.

De manière emblématique, un tableau, 'Rhapsodie en Rousse' (1981), fait place à un personnage, très proche de l'artiste. Glamour à souhait, la femme en question apparaît avec une dague à la main. À ses côtés, gît une jeune femme le cœur transpercé. Rien ne dit que vous ne serez pas la prochaine victime sur la liste.

JACQUELINE DE JONG : THE ULTIMATE KISS
1/5 > 15/8, Wiels, www.wiels.org

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