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Victoria Lomasko : ‘Il n’y a qu’une tragédie qui fera changer les choses’

© Ivan Put

Cela fait des années que Victoria Lomasko documente d’autres Russies, en donnant une vie sur papier aux existences opprimées et aux voix différentes. Peu après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la journaliste graphique a fui vers Bruxelles avec l’aide de la maison de production Clin d’Œil Films, qui l’a suivie dans le cadre de la série documentaire Draw for Change !

VICTORIA LOMASKO ?

Née à Serpoukhov, Russie en 1978

Termine ses études en 2003 à l’Université d’État de Moscou d’Imprimerie

Se consacre, en tant que journaliste graphique, à la documentation de diverses réalités. Elle donne une existence aux voix opprimées et interdites dans des livres comme D’autres Russies et L’art interdit

Fuit à Bruxelles après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, avec l’aide de Clin d’Œil Films qui la suit pour la série documentaire Draw for Change ! Elle y travaille à sa peinture The Changing of Seasons

« Je suis arrivée à Bruxelles le 5 mars, après un long périple par Istanbul et Paris. À Paris, je me suis dit : ‘Ah, pourquoi ces mecs du filmcrew ne sont pas des Français?!’ » dit Victoria Lomasko en riant. « Mais pour être tout à fait honnête, je suis tombée amoureuse de Bruxelles. J’avais l’impression d’avoir atterri dans un comté de Tolkien, dans un conte de fées avec des créatures fabuleuses. Alors qu’Anna (la réalisatrice russe de l’épisode consacré à Victoria Lomasko de la série en six épisodes Draw for Change !, NDLR) et moi récitions les premiers jours, du matin au soir et sans interruption, d’horribles histoires actuelles, comme deux nains fâchés : ‘Une telle a été arrêtée, une telle a été torturée...’ Bruxelles est réellement aux antipodes de la Russie d’aujourd’hui. J’aimerais pouvoir rester ici, mais mon visa expire à la fin de mois. À partir de ce moment-là, je serai donc ici de façon illégale. »

Illégale. C’est une fin ouverte amère pour la journaliste graphique qui s’est dédiée corps et âme depuis plusieurs années à faire connaître les voix, corps et vies mises de côté, méconnues et opprimées de Russie. Qui s’est fait une place au niveau international, entre autres aux musées de New York et d’Angoulême et dans les maisons d’édition de France, d’Espagne et des États-Unis, avec ses reportages issus de la périphérie de la société russe. Elle dessine et parle aux gens participant aux manifestations contre le régime de Poutine et aux grèves, avec des camionneurs, des enseignants, des migrants, des activistes orthodoxes, la communauté LGBTQ+, les travailleuses du sexe, les jeunes délinquants, les patients en psychiatrie, etc. Elle relate en mots et en images ce qui se passe dans les affaires judiciaires politiques, comment le gouvernement et les services de l’ordre imposent brutalement le silence aux voix différentes et abusent de leur position. « Pour moi, le véritable art consiste à montrer la diversité du monde », dit-elle. « Plus que la liberté – un terme relatif – c’est cela que je cherche et qui me motive. »

LE PLUS INVISIBLE POSSIBLE
Cette diversité est en fort contraste avec l’image immuablement homogène que Poutine véhicule de la Russie. « Ma situation a fort changé sous le régime. En 2012, je suis devenue une personne très visible en participant à une grande manifestation d’opposition. J’ai participé à chaque manifestation et j’ai tout documenté. Je faisais des interviews dans lesquelles je me prononçais sur le régime de Poutine, parfois aussi sur lui personnellement. Lorsque le mouvement d’opposition a fait face à une oppression violente, c’était la fin. Beaucoup de gens ont quitté la Russie à ce moment-là. Et dans mon cas, certaines de mes missions m’ont été retirées pour les raisons les plus absurdes. Des institutions qui publiaient et montraient systématiquement mes œuvres avant cela ne voulaient plus avoir aucun lien avec moi. Ce n’était soi-disant pas parce que j’étais une artiste politique, mais parce qu’ils avaient changé de directeur ou parce qu’ils n’avaient plus de place dans leur calendrier ou devaient effectuer des travaux. »

1797 victoria lomasko
© Ivan Put

« L’augmentation du nombre de lois répressives, d’affaires judiciaires politiques et de représailles violentes me faisait déjà angoisser de façon constante avant la guerre. Je ne pensais qu’à une seule chose : comment faire en sorte de vivre ma vie en étant le plus invisible possible ? Toute mon œuvre s’oppose à ce qui est autorisé. Selon les critères du régime, cela fait de moi un espion étranger à 100%. Si je veux continuer à faire ce que je veux faire, je ne peux pas rester en Russie. »

CONFLIT DE GÉNÉRATIONS
Avec une valise, son chat et l’aide de la maison de production belge Clin d’Œil Films, Victoria est arrivée à Bruxelles. Elle dit ne pas pouvoir retourner en Russie. Son œuvre est trop acérée et elle a évoqué la guerre de façon trop explicite depuis son départ. Que ce soit dans des interviews ou avec le manifeste Collective Shame de Joe Sacco, fondateur de la BD de reportage, paru dans The New Yorker à la mi-avril, ou encore dans ses œuvres. Comme dans son nouveau livre The Last Soviet Artist, qui sera publié cet été et qui raconte sa participation aux manifestations en Biélorussie en septembre 2020, après la réélection contestée de Loukachenko, son soutien au leader de l’opposition Alexeï Navalny, et le pourquoi et le comment de la dictature de Poutine. « Rien que cela pourrait me coûter cinq à dix ans de prison. » Ou comme dans The Changing of Seasons, la peinture sur quatre grands panneaux d’au total trois mètres sur sept qu’elle a confiée à Bruxelles, à défaut d’avoir un mur russe à sa disposition. D’abord à la Fondation Philippe Vandenberg, dans l’ancien atelier de l’artiste (le fils Guillaume Vandenberghe est showrunner de Draw for Change ! avec Vincent Coen, NDLR) et ensuite au GC Nekkersdal.

L’œuvre imposante de Victoria Lomasko réunit le passé, le présent et le futur : du sombre Patriot Park à Moscou, où une resplendissante histoire militaire est mise à l’honneur et la dictature de Poutine est maudite sous forme de manifestations, à une scène de Boetsja et la mort de ce qu’elle appelle la réalité post-soviétique, jusqu’à une nature et créativité luxuriantes et colorées. Sur la toile, les jeunes qui élèvent la voix sortent des racines d’une génération précédente. « Car il s’agit aussi d’un conflit de générations », rappelle-t-elle. « D’un côté, il y a les gens qui lisent les médias indépendants et pour qui la guerre inspire désespoir et honte, sans savoir que faire. De l’autre, il y a une génération qui a grandi avec le traumatisme de l’Union Soviétique, de façon entièrement isolée et dans des conditions exécrables. »

« Ce que cette génération ressent aujourd’hui, c’est une certaine fierté », explique Victoria Lomasko. « Une nostalgie ressuscitée pour leurs jeunes années, quand leurs souffrances leur permettaient de se montrer forts face à un ennemi qui souhaite aujourd’hui minimiser le rôle de la Russie pendant la Seconde Guerre mondiale et préférerait même totalement l’éradiquer. Toute cette ‘opération’ – c’est ce qu’ils entendent – est due à la provocation occidentale, en particulier celle des États-Unis. Avec les sanctions qui sont imposées, ils ont des preuves concrètes de cette haine. »

LE CŒUR BRISÉ
Victoria Lomasko rit lorsque je lui demande si les circonstances l’ont un jour fait douter de son statut d’artiste. « Je suis née avec mon crayon et mes pinceaux dans la main. Je ne peux pas me défaire de mon statut d’artiste, cela fait partie de qui je suis. À une époque, j’ai eu le choix de fonder une famille avec des enfants, mais pour cela, j’aurais dû devenir designer ou professeure. Mais je ne voulais qu’une chose, être une vraie artiste. M’envelopper dans le silence est impossible pour moi. Comment pourrais-je tourner le dos à tous ces gens que j’ai dessinés pendant ma carrière ? En Biélorussie, j'ai vu comment des milliers de personnes sont descendues dans la rue, malgré les risques. Comment la police a arrêté ces personnes, les a torturées, y compris des femmes. Je sais ce que ces gens ont sacrifié, comment ils ont combattu et souffert. Les Russes savent que Poutine est derrière tout cela et qu’il frapperait encore plus fort dans son pays. Si vous cherchez une raison pour expliquer l’absence de manifestations russes dans les rues, eh bien, en voilà une. »

Street Art parcours: een nieuwe muurschildering aan GC Nekkersdal in Laken.
© Ivan Put
| Victoria Lomasko travaille sur sa peinture de trois mètres sur sept The Changing of Seasons au GC Nekkersdal.

C’est pour cette raison que l’esprit d’époque lui fait tellement mal à l’âme. L’artiste qui a consacré sa vie à la diversité fait face, même en occident, à un regard homogène dominant. « Je suis pour les sanctions, elles sont importantes, mais d'un autre côté, ça me fait mal. On parle de millions de personnes qui vivront encore leur vie dans ce monde demain, comment continuer à vivre ensemble ? On ne peut pas répondre à la haine par la haine. »

« Sur mon compte Instagram, on m’insulte et on me traite de menteuse, on me dit que je devrais avoir honte d’attirer l’attention sur moi-même en cette époque de souffrances ukrainiennes. Que savent-ils de ma vie ? De ce que j’ai fait pendant toutes ces années ? »

« Je fais vraiment de mon mieux pour rester professionnelle, mais il y a quelques jours, j’ai eu une grande dépression nerveuse, je n’arrivais plus à arrêter de pleurer. Cela m’a aidé. Beaucoup de mes amis veulent pleurer, mais ils n’y arrivent pas. J’espère de tout cœur que l’Ukraine, avec le soutien du monde entier, parviendra à sortir de cette situation atroce. Mais ça me brise le cœur de voir qu’il n’y a aucune perspective d’avenir en Russie. Je crains qu’il n’y ait qu’une grande tragédie qui puisse faire changer les choses. »

VICTORIA LOMASKO
The Changing of Seasons est à voir au CC d’Uccle où Victoria Lomasko s’entretiendra avec Salwa Boujour et dédicacera ses livres le 14/5 à 17 heures. Ensuite, la peinture sera exposée à l’ULB, à la VUB et à l’Erasmushogeschool Brussel

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