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© Saskia Vanderstichele | Joachim Lafosse: 'Opgroeien met een manisch-depressieve vader is voortdurend geconfronteerd worden met het geweld van iemand die geen limieten meer kent.'
Interview

Joachim Lafosse: 'Personne ne doit jamais être réduit à un diagnostic'

Niels Ruëll
06/10/2021
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Enfin, un réalisateur belge qui ne s’appelle pas Dardenne en lice pour la Palme d’Or. Ce n’est pas un hasard si c’est Joachim Lafosse. Avec le captivant Les Intranquilles, le Bruxellois de 46 ans suscite le débat autour du bien-être mental. « C’est une fiction, mais je révèle en fait une partie de ma jeunesse. »

Joachim Lafosse

  • Naît en 1975. Est originaire de Forest (Bruxelles)
  • 1997-2001 : étudie la réalisation à l’IAD
  • 2004: débute avec Folie privée
  • Un habitué des grands festivals depuis 2006, année où Venise a sélectionné son film Nue Propriété avec Isabelle Huppert
  • À Cannes, il a déjà présenté Élève libre, L’Économie du couple et À perdre la raison
  • Juillet 2021 : tente de décrocher la Palme d’Or avec Les Intranquilles

Joachim Lafosse a enfin concouru dans le cadre de la sélection officielle du Festival de Cannes. Ça se passait en juillet dernier. Avec Élève Libre, L’Économie du couple et À perdre la raison, il a manqué à chaque fois de peu la place prestigieuse qui retient l’attention du monde entier. Le saisissant Les Intranquilles, interprété avec intensité par Damien Bonnard et Leïla Bekhti, montre comment une jeune famille se heurte à ses limites. Les phases maniaques et dépressives du peintre-père-mari Damien sont lourdes à porter.

« C’est une fiction, mais je m’inspire en fait de ma jeunesse », avoue d’emblée Lafosse. « Quand j’avais huit ans, ma mère m’a dit : ‘Joachim, j’aime ton père mais nous allons divorcer parce que je ne peux plus supporter cette maladie.’ Enfant, je ne comprenais pas. En tant qu’adolescent, jeune adulte et adulte, j’ai longtemps pensé avec colère : ‘Si tu aimes mon père, reste avec lui’. » Sur les conseils d’une petite amie, Lafosse commence une psychothérapie vers l’âge de dix-huit ans. « Lors de la première séance, je fonds en larmes au bout de quinze minutes et j’avoue ma peur d’être bipolaire, comme mon père et ma grand-mère. »

Aujourd’hui, ce réalisateur passionné porte un regard très différent sur la bipolarité de son père et le divorce de ses parents. « Il a fallu, après vingt ans de psychothérapie, que j’aie 46 ans pour comprendre tout cela et en faire un film doux et beau. Avec cette phrase, ma mère m’a confronté à quelque chose que tout le monde rencontre dans une histoire d’amour sérieuse. À un moment ou à un autre, on se heurte aux fautes, aux défauts et aux manies de l’autre. La question est de savoir si on peut les gérer, si on peut accepter l’autre tel qu’il ou elle est. La réponse n’est pas toujours oui. J’aborde cette question dans un film de fiction dans lequel l’homme-père-mari est un peintre bipolaire. Mon père était maniaco-dépressif et photographe. »

Histoires de limites
Lafosse a également reçu une précieuse leçon de vie de son père. « Grandir avec un père maniaco-dépressif, c’est être constamment confronté à la violence de quelqu’un qui ne connaît pas de limites. Depuis l’âge de 25 ans, je n’ai jamais cessé de faire des films qui remettent en question les limites et la nécessité des limites. Mais aujourd’hui, je peux aussi dire avec soulagement que mon père a arrêté le lithium depuis trente ans et qu’il n’est plus hospitalisé. J’ai dû lui promettre de souligner dans les interviews qu’il est possible de continuer à mener une vie stable. Grâce à la thérapie, on peut apprendre à gérer ses peurs et ses troubles. Il l’a prouvé et j’en suis incroyablement fier. Je suis également très heureux de ne pas attendre d’une rencontre la normalité. »

C’était une erreur monumentale de considérer la culture comme non essentielle

Joachim Lafosse

Après chaque avant-première, Lafosse est accosté par des spectateur.ice.s submergé.e.s qui veulent raconter leur histoire. « C’est encore pire que ce que je pensais. Beaucoup de gens reconnaissent la situation parce que quelqu’un dans leur entourage proche lutte contre la bipolarité ou l’alcoolisme, la dépression, la psychose, la schizophrénie, le burn-out, etc. Les aidant.e.s sont souvent livrés à eux-mêmes et doivent veiller à ce que leur propre santé mentale n’en pâtisse pas. »

« Je ne suis qu’un réalisateur de films, ce n’est pas à moi de le dénoncer, mais il me semble assez évident que nous devons tou.te.s prendre le bien-être mental plus au sérieux. Les nouvelles générations le font déjà, mais il y a encore beaucoup de travail à faire. Trop de personnes cachent leur diagnostic au monde extérieur par peur des préjugés et de l’exclusion. Nous devons de toute urgence cesser de les considérer uniquement comme des personnes bipolaires, schizophrènes ou dépendantes. Personne ne doit jamais être réduit à un diagnostic. »

Peindre toute la nuit
Pour donner à la peinture un aspect authentique, Lafosse a fait appel à l’artiste Piet Raemdonck. « Je suis la peinture contemporaine et Piet Raemdonck est un grand peintre flamand. Sa collaboration a été une bénédiction. Van Gogh de Maurice Pialat, Camille Claudel de Bruno Nuytten et Mr. Turner de Mike Leigh sont de rares exceptions : en général, les films dépeignent les peintres et la peinture de façon affligeante et médiocre. Je voulais éviter ça. Piet m’a proposé de peindre une série qu’il appelle Désordre ou Déplacement, et qui s’inscrirait dans le cadre du film. Damien, peintre de formation, a passé des semaines avec Piet et il a terminé devant la caméra des toiles que Piet avait commencées. C’est extrêmement généreux ! Cela donne au film sa beauté et son authenticité. Parfois, j’arrivais le matin sur le plateau et je découvrais que Piet et Damien avaient peint toute la nuit. »

Les Intranquilles a été tourné l’été dernier entre les deux confinements. Malgré les protocoles draconiens liés au covid, Lafosse était sur un petit nuage. « Les acteur.ice.s et l’équipe étaient très heureux de pouvoir reprendre après des mois d’incertitude. Mais au-delà de cela, leur implication était énorme. Ils n’arrêtaient pas de me parler et, le soir, ils étaient impatients à l’idée de la prochaine journée de travail. Je n’avais jamais vécu cela auparavant et c’est mon neuvième film. Ils ont également confirmé mon intuition que Damien et Leïla allaient magnifiquement incarner les personnages. Loin de mes parents et c’est ce qu’il fallait. Quand ils ont demandé de nommer leurs personnages Damien et Leïla, je ne me sentais plus seul. »

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© RV | Damien Bonnard et Leïla Bekhti dans 'Les intranquilles'.

Les masques buccaux que les personnages mettent ou refusent parfois de mettre montrent que Les Intranquilles se déroule pendant la pandémie. « Ce n’est pas un hasard si Thierry Frémaux (délégué artistique du Festival de Cannes, NDLR) y a vu un lien avec l’actualité. Dans le film, Leïla découvre qu’elle souhaite aussi autre chose que s’occuper d’un mari maniaco-dépressif. Elle veut aussi être une amoureuse, une restauratrice de meubles, une mère et une amie. Je pense qu’en tant que société, nous avons pris conscience que vivre en fonction du coronavirus, ce n’est pas une vie. »

« On ne peut pas nier la réalité. Le virus est toujours en circulation. Nous devons le combattre rationnellement. Nous devons prendre soin de nous et de nos proches, donc garder nos distances, porter un masque et se faire vacciner. C’est une évidence. Mais, et je choisis mes mots avec soin, la culture est au moins aussi importante pour notre guérison que les vaccins. C’était une erreur monumentale de considérer la culture comme non essentielle. Elle l’est. C’est par la culture que nous découvrons que nous sommes plus que des victimes potentielles du covid. La vie ne peut pas être vécue que sous le signe du covid. Nous devons ressortir. Penser à nous. Boire, parler, danser avec les autres. Retourner aux théâtres et au cinéma. »

LES INTRANQUILLES
BE, dir.: Joachim Lafosse, act.: Damien Bonnard, Leïla Bekhti, Gabriel Merz Chammah

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