C’était au temps où Bruxelles dansait

© Saskia Vanderstichele

Quel rapport entre le hip-hop et Pieter Bruegel? Des fondements profondément urbains, une âme intensément populaire. La preuve dans les Marolles avec La Danse des Anges rebelles. Un parcours entre breakdance et street art à vivre lors du dixième Detours Festival.

«On ne danse plus ensemble. Même en boîte de nuit, on ne danse plus ensemble, chacun est dans sa bulle et c’est le culte de l’ego qui prédomine,» déplore le danseur urbain et chorégraphe Milan Emmanuel dont la compagnie No Way Back profite de l’engouement autour des 450 ans de la mort de Pieter Bruegel l’Ancien pour réhabiliter la danse collective chère aux personnages qui peuplent les célèbres peintures du maître flamand. « À l’époque, on pouvait se procurer de la joie en faisant tous ensemble le même pas. Je pense que Bruegel est un bon vecteur pour essayer de connecter les gens et tenter d’atteindre à nouveau quelque chose d’assez simple mais que nos cultures déracinées ont totalement perdu ».

Cette même réflexion, le collectif d’artistes-plasticiens FarmProd l’enclenchait quelques mois plus tôt en parant les murs des Marolles d’œuvres revisitées de Bruegel, l’un de ses plus célèbres habitants. De cette convergence des esprits naquit La Danse des Anges rebelles, un parcours urbain à l’occasion du Detours festival, où la danse dialogue avec le graffiti, où l’art urbain converse avec Bruegel et où la tradition se frotte à la modernité.

Bal Populaire

« Nous voulons aller à la rencontre du public en partant du postulat que la danse hip-hop est la danse traditionnelle d'aujourd’hui, en ce sens qu’elle est la plus populaire », dit Milan Emmanuel qui encourage à travers son festival annuel à sortir des sentiers battus de la culture hip-hop mainstream. « Le festival veut montrer les détours de cette culture en favorisant la création artistique pointue et les performances qui sortent des théâtres et des institutions. Au début, la danse hip-hop vivait dans des lieux non-conventionnels et underground. Aujourd’hui, le public ne voit plus spécialement de danse urbaine si ce n’est à la télé, dans les clips, dans l’événementiel et désormais au théâtre.»

Si Milan Emmanuel envisage l’institutionnalisation du hip-hop comme «une suite logique» et se félicite de la reconnaissance de la discipline par les milieux de l’art contemporain, il n’en appelle pas moins à « se réaxer vers la rue, et vers la spontanéité qui faisait la force de cet art.» Alors que le chorégraphe et sa compagnie sortent le hip-hop des salles pour le réintroduire dans son habitat premier, le collectif FarmProd tire Bruegel des musées pour le ramener au quartier. « C’est ce qui nous intéresse dans la réalisation de fresques dans l’espace public, c’est que les œuvres deviennent accessibles à tout monde, » dit Guillaume Desmarets du collectif FarmProd. « Le projet a été très bien accueilli dans les Marolles. On a fait pas mal de porte à porte pour trouver des murs disponibles et on a constaté beaucoup de fierté de la part des habitants. En tant que street-artistes, on reste du côté populaire du spectre, comparé à des formes d’art contemporain peu accessibles. »

À l’instar des danses urbaines, le street art n’échappe pas à la question complexe de l’institutionnalisation. D’autant plus que le parcours de fresques en hommage à Bruegel est né de l’initiative de l’organisme régional Visit Brussels. « On ne va pas cracher dans la soupe, on est très fiers de ce projet, et sans budget de la Région, il n’aurait jamais pu voir le jour. Mais il est clair que la récupération du street art est au cœur d’un grand débat. Beaucoup de cultures alternatives deviennent à la mode et basculent dans le circuit commercial », regrette Desmarets qui confie d’ailleurs se méfier du terme street art. «Le récent appel d’offres de Bruxelles Mobilité vise, par exemple, à repeindre les stations Lemonnier et Gare du Midi. On aura certes un résultat plus cohérent mais on se sépare de graffitis illégaux et vandales qui ont vu le jour il y a parfois 25 ans. Quand le street art se fait au détriment du graffiti, je ne peux pas cautionner».

Carte Blanche

Les six membres du collectif FarmProd, ainsi que quatre invités internationaux, ont ainsi dégainé leurs bombes et pinceaux pour composer ensemble un parcours de 11 fresques (dont une collective) s’étalant de la Porte de Hal à l’église Notre-Dame de la Chapelle. « Chaque artiste avait carte blanche, la seule contrainte était que la fresque ait un lien évident avec une œuvre de Bruegel. Certains ont complètement détourné l’œuvre tout en respectant la composition des peintures et gravures du maître. D’autres sont restés fidèles aux œuvres mais en modifiant les formats et en utilisant des outils très contemporains comme la bombe. »

De son côté, Guillaume Desmarets a choisi de revisiter le très iconique Chasseurs dans la Neige. «Ce tableau extrêmement abouti m’évoque un imaginaire fort. J’ai cherché à transmettre cette atmosphère froide et mystérieuse tout en optant pour un style beaucoup plus actuel. » Dans cette fresque mystérieuse aux tons pastel, la profondeur de champ, les détails et les nuances de couleurs sont réduites au profit d’aplats lisses et homogènes. Les chiens sont devenus des créatures hybrides, entre chien et rat, les chasseurs ont pris des allures de dératiseurs. Le graffeur parisien Lazoo actif depuis le début des années nonante, livre quant à lui une version tricolore et hip-hop de La Danse de la mariée en plein air. « Lazzo s’inscrit dans la pure tradition graff, il est parvenu à retranscrire les attitudes des personnages tout en donnant l’impression qu’il s’agit d’une soirée hip-hop. »

Au milieu de ce grand bal de fresques hautes en couleur, le chorégraphe Milan Emmanuel interviendra en compagnie de deux danseurs bruxellois (Anissa Brennet et Jules César), deux danseuses phare du KVS (Les Mybalés), deux danseurs congolais du Goma Dance festival (Faraja Batumike et Meshake Lusolo) et d’une fanfare live (Funky Bodding) pour réveiller l’âme populaire qui sommeille en nous et revenir aux fondements profondément urbains du hip-hop. « Pour le plaisir de bouger ensemble ».

DETOURS FESTIVAL 18 > 24/9, lieux divers.

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