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Camille Pier: Quand je masque dans la rue

© Koen Van Buggenhout

Pendant trois semaines, un.e artiste bruxellois.e partage sa vision du monde. Camille Pier est un slameur bruxellois dont la pratique hybride oscille entre cabaret poétique et poésie cabarette et se performe depuis les scènes pailletées jusqu’aux bibliothèques.

Bruxelles, la ville des éclosions. Bruxelles, la ville aussi des éclaboussures. Les pavés balanciers sous la drache qui splatchent sous les pas, les commentaires sur le passage, les compliments avec compléments d’insultes si l’on n’y répond pas, les regards scanners pour peu qu’on soit identifié.e.s comme femme. Bruxelles, c’est aussi la cité qui m’a vu passer la frontière des genres, celle qui sépare les couleurs de jouets, les montants de salaires bruts, les jeux de rôles en rue.

Je suis slameur. La poésie sur scène, c’est pour moi un lieu de transformation, de révélation. Passer du texte au geste, de la poésie à la posture, de l’écrit à l’acte. Prendre la place pour soi, pour les sien.ne.s, laisser une trace, en suivre une nouvelle. Sur le papier, sur le plateau, j’ai cherché la masculinité qui ne m’avait pas été assignée à la naissance.

Puis il y a eu la transition. À quel moment passe-t-on, paraît-on de l’un ou l’autre genre ? Pour moi, cinq mois d’hormones ont suffi pour que le il éclose. C’est mon vécu, dans un contexte social occidental d’humain blanc valide, issu de la classe moyenne dans un milieu dit ouvert d’esprit. À tous ces boucliers qui protègent mes privilèges, s’ajoute soudain celui de la masculinité. Panneau solaire plus que bouclier.

Et voilà que Bruxelles m’appartient ! Je peux déambuler sans crainte. Finis, les t’es belle, t’es bonne, j’vais m’la faire. Finis, les tais-toi silencieux, reste en arrière, je sais mieux laisse-moi faire. Le monde des hommes s’offre et s’ouvre à moi. Prothèse plus que privilège, la complicité patriarcale me protège. Comment résister à ce système qui prétend s’ignorer tout en se protégeant lui-même ? Se laisser pousser de longs cheveux, des fleurs sur la chemise, du vernis sur les ongles. Assumé androgyne, entre-les-deux, je funambule.

À nouveau, la rue n’est plus tout à fait sûre. Et pas que la rue. Même entre certains quatre murs, les autres hommes semblent me sommer de porter le même masque masculin qu’eux.
Ah, le masque... Quand la pandémie a éclaté en slow motion, je me suis retrouvé dans un abyssal besoin de rue ! Marcher, prendre l’air dehors, me masquer, d’accord, mais quitter les quatre murs, par pitié. Sur des kilomètres de canal, ma barbe une fois cachée sous le masque, les regards de la rue ont changé.

Avec ce masque, j’ai soudain perdu l’apparence masculine par défaut dont je percevais autrefois les intérêts, qui me frayait le chemin dont je payais les frais. Avant je me sentais en danger d’être un homme féminin dans la rue. Soudain, j’ai retrouvé un drôle de confort : celui de porter ce que je veux sans avoir peur qu’on me casse la gueule.

L’autre jour, j’ai été complimenté, commenté. Je me suis risqué à répondre à voix haute et grave « Merci ». J’ai alors eu droit à des « oh pardon pardon monsieur ! » … soudain l’humiliation est pour lui.

Le masque n’est plus obligatoire partout, mais il reste des lieux où je me sens plus à l’aise de le porter, pas pour me protéger du virus mais pour me protéger des hommes en me faisant passer pour pas-l’un-d’entre-eux.

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