Le voyage intérieur de Gudny Rosa Ingimarsdottir

© Ivan Put

Composée de fragments sans cesse réagencés, l'œuvre de Gudny Rosa Ingimarsdottir ausculte méditativement les pulsations du temps. Un rempart contre la frénésie ambiante.

Gudny Rosa Ingimarsdottir

  • Elle est née en 1969 à Reykjavik.
  • Après des études d'art en Islande, elle débarque à Bruxelles en 1994 à la faveur du programme Erasmus. Elle est, depuis, installée dans la capitale.
  • Son œuvre est marquée par la trace, entendue comme la "présence de l'absence".
  • Son approche témoigne de beaucoup d'humilité, à l'instar de Some Things, le titre de son exposition.
  • Le dessin et les mots sont omniprésents dans son travail.
  • Il y est aussi souvent question de réparation, de prendre soin. Ce qui n'est pas sans évoquer le kintsugi japonais, cet art de donner une nouvelle vie à la céramique.

"Je suis perdue dans mon propre atelier", s'excuse Gudny Rosa Ingimarsdottir (1969, Reykjavik). On le serait à moins. Depuis septembre 2018, la plasticienne a été très sollicitée, enchaînant six expositions solo, entre la Belgique et l'Islande, son pays d'origine. "C'est vide", se désole-t-elle en raison des œuvres transportées à l'ISELP où son travail sera montré à partir du 24 janvier. À dire vrai, le mot "vide" ne vient pas une seconde à l'esprit du visiteur stupéfié par le caractère paisible mais baroque du lieu qui sert de forge à une œuvre hantée par l'absence et le temps qui file.

Passée par La Cambre et la HISK (Hoger Instituut voor Schone Kunsten) à Gand, l'artiste est installée dans une ancienne manufacture uccloise sur laquelle plane l'ombre de la sculptrice Tapta (1926-1997) ainsi qu'une odeur tenace de peinture à l'huile échappée de l'atelier voisin. Loin d'être désert, le bel espace clair, ponctué de planches posées sur des tréteaux, se découvre chargé jusqu'à la garde : chutes de papier, machines à écrire, pots en verre, cartons en tout genre, œuvres emballées, bobines de fil, bouteilles d'encre de Chine, aiguilles piquées dans la mousse, dictées de ses enfants corrigées en rouge…

"Je ne jette rien", confirme l'intéressée. Exact, Lavoisier s'invite au sein de sa pratique : "Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme". Qu'il s'agisse de petits éclats d'encre solidifiés ou de découpes de papier ténues s'enroulant autour d'elles-mêmes, Gudny Rosa considère son œuvre comme un tout organique. Ce tout respire par le biais de fragments qu'elle n'a de cesse de réarticuler différemment à chaque proposition. Dans ce corpus intimiste, un dessin effectué il y a vingt ans peut réapparaître aujourd'hui sous une forme inédite, gratté et retourné par exemple. C'est un véritable voyage intérieur, au sein d'une géographie aux frontières mouvantes, qu'effectuent ses créations. Ces apparitions placées sous le signe de l'inframince et du presque-rien sont "poétiques" à proprement parler. Même si le terme est galvaudé, il fait valoir ici un sens cohérent : ce rapport non-instrumental au réel dont nous avons tellement besoin dans un monde pressé comme un citron.

Artiste sismographe
Refusant d'expliquer quoi que ce soit ou même d'en passer par la biographie, l'Islandaise se sert moins de son œuvre qu'elle ne la sert. "Parfois, je ne suis là que pour constater, souligner un pli, le soumettre à l'attention du regardeur", précise-t-elle. Gudny Rosa est un sismographe, un baromètre qui enregistre les plus petites pressions qui s'exercent sur la matière – à l'instar de l'humidité qui fait se courber le papier ou d'un point de couture qui diffuse une onde au travers d'une surface.

"Je ne fais qu'obéir", dit-elle également. Se soumettre, certes… mais pareillement compter. Pour qui sait regarder, de nombreuses arithmétiques traversent l'œuvre qui sont, elles aussi, une manière de prendre acte. Du coup, ses compositions imposent un exercice attentif du regard, obligeant le visiteur à aller et venir entre plans d'ensemble et zooms sur un détail particulier. Derrière cette approche attentive et exigeante se cache une personnalité aussi pudique qu'hypersensible. Là également, Gudny Rosa regrette : "je suis à fleur de peau aujourd'hui", avant de se reprendre, "en fait, je suis toujours comme ça."

Dans la foulée, elle avoue se réjouir de plaisirs minuscules, des "petits émerveillements" de l'existence à côté desquels on a vite fait de passer. Tout comme son œuvre, Gudny Rosa Ingimarsdottir ne se révèle qu'en creux et à la faveur de suppositions qui finalement n'engagent que nous. Pendant qu'on lui parle, elle signale plusieurs fois le bruit du vent qui fait pression sur les fenêtres de son atelier, telle une sorte de bande-son impalpable à une image manquante, celle de la saison froide. "Cet hiver que l'on n'a pas", regrette-elle en articulant de manière significative drame personnel et cataclysme planétaire.

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