Coronajaar 2020

Retour sur l'année de la mauvaise ambiance, en compagnie de Badi

© Saskia Vanderstichele

Concocté en 2019 avec le DJ centrafricain et référence de la scène afro-house Boddhi Satva, Trouble-Fête, le dernier album du rappeur bruxellois Badi, s’invitait en 2020 comme un cocktail festif d’hymnes aux luttes sociales et décoloniales menées sur fond de crise sanitaire mondiale. « Je voulais donner le ton, sans savoir ce que cette année allait nous réserver.»

Badi en quelques dates

  • 1981 : Badibanga Ndeka naît à Bruxelles de parents congolais
  • 2000-2005: fait ses classes au sein du collectif Chant D. Loups
  • En solo, il façonne son univers, biberonné au rap de MTV et à la rumba congolaise
  • 2013 : voyage pour la première fois au Congo
  • 2015 : sort son premier album Matongé
  • 2017 : son deuxième album Article XV fait référence à l’art de la débrouille congolais
  • 2018-2019 : fait la tournée des Jeunesses musicales. Ressort inspiré de ses rencontres avec la jeunesse des quatre coins de Belgique
  • 2019 : lance sa propre collection de vêtements (BANXV Couture)
  • 2020 : sort Trouble-Fête en collaboration avec le DJ et producteur afro-house Boddhi Satva

En octobre dernier, Badi succédait à Lous and the Yakuza, Angèle ou encore Roméo Elvis dans les studios de la plateforme berlinoise COLORS.

En octobre dernier, Badibanga Ndeka aka Badi succédait à Angèle, Lous and the Yakuza ou encore Roméo Elvis pour représenter Bruxelles chez COLORS. Sapé d’une veste en cuir déroulant les noms des victimes des violences policières (Adama Traoré, Semira Adamu, Adil, ...), le rappeur possédant sa propre collection de vêtements (BANXV Couture) mettait la ‘Mauvaise Ambiance’ - le titre phare de son nouvel album - dans le studio de la très influente plateforme musicale berlinoise.

« This is Belgica/ Pays de la bière et de la N-VA/Des mains coupées et des cervelas/Responsable de la mort de Lumumba », déclare celui qui se surnomme le Dandy Facétieux sur les beats dansants de Boddhi Satva, un des pionniers de l’afro-house.

Secouant les corps et les consciences, le chanteur belge né d’une famille congolaise enchaîne les punchlines politico-ironiques qui façonnent l’entièreté de son nouvel album Trouble-Fête. Finalisé à la veille du premier confinement et sorti en automne 2020, l’opus festif et incisif fait intensément écho aux revendications socio-politiques d’une année placée sous le signe de la pandémie. « Avant, on considérait ma musique comme trop engagée, depuis #blacklivesmatter, les choses ont changé. »

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© Saskia Vanderstichele
| « ‘Mauvaise Ambiance’ a accompagné les gens tout au long de cette année 2020, au point que le morceau ne m’appartient plus », dit Badi.

Le titre phare de votre nouvel album s'intitule 'Mauvaise Ambiance'. On ne peut pas dire que l'année 2020 ait été l'année de la bonne ambiance.
Badi : J'ai l'impression que 'Mauvaise Ambiance' est devenu le titre qui a accompagné les gens tout au long de cette année 2020, au point que le morceau ne m'appartient plus. Avant, beaucoup de gens me disaient que la Belgique, ça n'était pas l'Amérique et qu'on n'avait pas les mêmes problèmes. Avec ce morceau, j'avais envie de dire que oui, on rencontre les mêmes problèmes, c'est juste qu'ils se manifestent sous d'autres formes.

D'où le clin d'œil au This Is America de Childish Gambino. Il était temps de déplacer le curseur sur la Belgique ?
Badi : La Belgique est le pays où je vis et où j’ai grandi. Avec ‘Mauvaise Ambiance’ , je voulais donner le ton, sans savoir ce que 2020 nous réservait évidemment. Cette « mauvaise ambiance » se faisait ressentir à plein de niveaux, comme ce concert de Kendrick Lamar au Pukkelpop où des jeunes blancs ont commencé à chanter que le Congo était à eux. C’est quand même surréaliste. Et cette agression raciste à la gare d’Aarschot, ou encore le discours d’un certain ministre de la N-VA qui dénie la valeur ajoutée des populations marocaines et congolaises en Belgique. On s’habitue au surréalisme belge au point de trouver ça normal et de continuer sa vie. Je n’avais pas envie de laisser passer ça.

Le Black Lives Matter ainsi que d'autres mouvements de décolonisation ont connu un momentum en 2020, notamment avec la grande manifestation du mois de juin à Bruxelles et la mise en place d'une commission d'enquête parlementaire sur la colonisation. Ça n'est pas un hasard que de telles victoires aient été remportées en pleine pandémie ?
Badi : Il y a eu d'une part le confinement qui a fait que les gens étaient chez eux et qu'ils étaient obligés de se concentrer sur les choses importantes. Mais 2020 marquait aussi les soixante ans de l'Indépendance du Congo et pas mal d'initiatives étaient prévues dans ce cadre. J'ai eu la chance de faire partie des groupes de coordination de la manifestation Black Lives Matter du mois de juin. On se retrouvait entre artistes, activistes, journalistes, citoyens qui avaient envie de faire quelque chose. En parallèle de cela, la mort de George Floyd, qui était quasiment une exécution filmée, a ému le monde entier si bien que la vague d'émotion suscitée a rejoint nos revendications de longue date, et les a mises en exergue. Avant, on considérait ma musique comme trop engagée, depuis #blacklivesmatter, les choses ont changé.

Toujours sur votre titre 'Mauvaise Ambiance', vous chantez que la Belgique est responsable de la mort de Patrice Lumumba. Est-ce qu'on peut dire qu'en 2020, on n'a plus peur de dire les choses ?
Badi : Il y a cinq ans, j'écrivais déjà sur ça. Seulement, à l'époque, on me percevait comme un Congolais s'adressant aux noirs pour parler de Lumumba. J'ai grandi en Belgique et j'ai découvert le Congo assez tard. Aujourd'hui, on me considère comme un Belge d'origine congolaise qui s'adresse aux Belges et à tout le monde.

Le clip du morceau 'Kitendi' sorti sur le nouvel album de Badi & Boddhi Satva Trouble-Fête.

Votre album est la preuve qu'on peut combiner des beats entraînants et festifs avec des messages très engagés.
Badi : C'est un peu comme quand on drague quelqu'un, c'est plus facile sur une piste de danse que sur les bancs de l'école parce qu'il y a le corps qui parle (rires). Ma collaboration avec Boddhi Satva a été le bon complément. Ça m'a permis de faire parler la tête et le corps.

Ce faisant, vous vous placez à la fois dans l'esprit originel du rap et dans celui de la rumba congolaise, dansante et socialement engagée à la fois.
Badi : Ce sont mes deux grosses influences. Par mes parents, j'ai grandi dans la rumba congolaise et, certes, ce sont des grandes chansons d'amour mais en grandissant et en écoutant vraiment les paroles, on se rend compte qu'il y a souvent un double sens, un message caché qui est très social. Et puis, oui, je viens du rap. Je ne dirais pas que je dénonce les choses mais plutôt que je les énonce, que je les dis, simplement. Dire les choses, c'est important au même titre que danser, s'amuser, séduire.

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© Saskia Vanderstichele
| « J’suis pas à la mode mais j’ai du style », balance une des punchlines de Badi aka le Dandy Facétieux, qui sortait sa propre collection de vêtements en 2019.

Pour ce dernier album vous avez fait appel à l'une des figures de l'afro-house Boddhi Satva. Aujourd'hui, on peut dire que le style afro-house est en train de conquérir le monde, que ce soit dans les boîtes de nuit ou dans les salles de danse avec des représentantes internationales comme la danseuse bruxelloise Jeny Bonsengé, ou encore Les Mybalés qui dansent dans le clip de votre titre 'Mauvaise Ambiance'.
Badi : Boddhi est un ami, il a longtemps vécu en Belgique. Il m'envoyait des playlists afro-house, là où moi j'étais plus dans le rap pur. Et puis je suis parti à Kinshasa en 2013 et les boîtes de nuit étaient envahies par l'afro-house. Très vite, je me suis dit que c'est là que ça se passait. L'afro-house reflétait parfaitement cette fusion entre les côtés européen et africain que j'avais en moi. Avec Boddhi, on a commencé par les titres 'Intégration' et 'Kitendi', et on s'est retrouvés à faire un album entier ensemble.

Comment expliquez-vous le succès planétaire de l'afro-house ?
Badi : Le fait que l'afro-house soit de la musique électronique fait tomber ce cliché que les Occidentaux avaient sur la musique africaine d'un noir avec un tam-tam. Les gens se rendent compte que l'Afrique impose des tendances, qu'elle est une influence pour la mode et pour la musique. L'Afrique est le continent le plus jeune du monde. L'afro-house, c'est un nouvel état d'esprit, un lifestyle, des chorégraphies, de la sape, etc. Aujourd'hui on a des artistes comme Burna Boys et Wizkid qui sont de vraies pop stars et non plus simplement des artistes africains. On est passé de la musique du monde à la global music, où toutes les influences sont confondues.

Sur votre compte Instagram vous prenez ouvertement position contre le terme musique du monde.
Badi : Le Belgian World Music Network m'avait demandé de donner mon avis. Je considère que je fais du rap, mais il y aura toujours des gens pour dire que je fais de l'afro. Je fais du rap parce que le rap tire ses influences de partout. Timbaland et Dr.Dre nous ont chanté de la musique indienne, Beyoncé a repris du Franco & le T.P.O.K. Jazz – de la musique congolaise, donc. Le rap annule le label musique du monde qui ne veut rien dire. On réunit sous la même étiquette des musiciens du Kazakhstan, de la Colombie et du Nigeria qui n'ont aucun lien entre eux, si ce n'est l'exotisme qu'on leur assigne. C'est tellement plus simple de mettre des gens dans des cases (rires).

Le clip vidéo de 'Mauvaise Ambiance' a été tourné dans les locaux du Café Congo, un tiers-lieu culturel soutenant les artistes de la diaspora congolaise, et plus largement africaine. Un espace pour se développer en dehors des institutions et du mainstream ?
Badi : C'est le but. Par moments, j'en ai marre du fait qu'être artiste en Belgique, c'est être un peu un allocataire social. À force de devoir jongler entre les subventions et les institutions, tu as l'impression de ne pas pouvoir t'en sortir. Même si je fais du rap, j'ai aussi envie de pouvoir dire que je fais de l'alternatif. Je discute souvent avec des jeunes artistes bruxellois et je constate qu'on leur a trop dit qu'aujourd'hui, tu n'as pas réussi si tu n'as pas signé sur une major. Avec Café Congo, l'objectif était de se rendre compte qu'ensemble, avec les gens du milieu alternatif, on est plus forts. Ensemble, on peut tracer nos propres voies. C'est important de pouvoir vraiment s'assumer.

Le clip de 'Mauvaise Ambiance' a été tourné dans les locaux du tiers-lieu culturel Café Congo avec les danseuses house bruxelloises Les Mybalés.

Un autre combat que vous soutenez via vos textes est celui des Hijabis Fight Back. Leur mobilisation contre l'interdiction du port du voile dans l'enseignement supérieur a également marqué l'actualité de 2020. "Tous les héros ne portent pas de cape, certains portent même un hidjab", balance une de vos punchlines.
Badi : Bien sûr, parce que je ne pourrais pas dire Black Lives Matter si je ne m'intéresse pas à mes concitoyen.ne.s et aux autres personnes qui subissent ces discriminations, ça serait complètement hypocrite de ma part. Je pense qu'une femme aujourd'hui, qu'elle porte un voile ou pas, a le droit d'aller à l'école. On condamne les femmes voilées en disant qu'elles sont soumises mais lorsqu'elles demandent à aller faire des études supérieures et aller à l'université, on veut les soumettre à autre chose encore.

Sur votre titre 'Me too', vous soutenez la cause féministe. À l'heure du récent #balancetonrappeur, c'était important de vous positionner ?
Badi : En tant qu'homme, j'ai peur d'être comme les autres : comment ne pas reproduire les mêmes erreurs ? Quand j'ai vu les femmes de mon entourage libérer leur parole à la suite de l'hashtag, je me suis dit que nous les hommes, nous n'avons pas le droit d'être ambigus. Nous devons nous positionner et nous éduquer. Car les femmes nous donnent la vie, mais elles ne sont pas là pour nous éduquer.


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© Saskia Vanderstichele

Vos punchlines sans détour façonnent votre identité de rappeur. Sur votre compte Instagram, vous prenez le temps de revenir posément sur ces phrases emblématiques via des capsules vidéo. Doit-on y voir une volonté quasi éducative ?
Badi : C'est en voyant ces phrases positives et autres dictons d'encouragement circuler sur les réseaux sociaux que je me suis dit que ça serait intéressant d'utiliser les réseaux pour faire passer mes mots. Et les gens apprécient. Pour citer Fela Kuti : les mots sont une arme. J'aime trouver des formules capables de faire rire jaune tout en amenant une réflexion. Si j'arrive à susciter un sourire de malaise alors je me dis que c'est gagné (rires). Mes enfants sont en mode TikTok et Triller, ça me fait aussi réfléchir à l'usage des réseaux pour les jeunes. Je trouve qu'un artiste comme Michel Gondry y arrive très bien avec ses vidéos postées sur Instagram, on est d'emblée plongé dans son univers.

En ces temps de pandémie et d'apocalypse annoncée, comment prépare-t-on ses enfants à l'avenir ?
Badi : J'ai tendance à me dire qu'à partir du moment où on vit, on n'a pas le droit d'abandonner. Je ne peux pas changer le monde mais si je peux changer l'opinion que mon voisin se fait de moi, c'est déjà pas mal. J'essaie de faire lire des livres à mes enfants, de leur faire découvrir des choses, sans pour autant bannir TikTok. Souvent les cons ce sont les parents, pas les enfants. J'ai cinq enfants, ils sont au centre de ma vie. On s'est retrouvés confinés tous ensemble, on n'a pas eu le choix mais nous devions jouer notre rôle de parents, c'est nous qui les éduquons.

Après la mauvaise ambiance de 2020, quels souhaits aimeriez-vous formuler aux autres et à vous-même pour la nouvelle année qui se profile ?
Badi : Déjà, la santé. Parce que cette année nous a bien rappelé que la crise qu’on vit est sanitaire. J’ai perdu quelques personnes de ma famille à la suite du covid-19. Voir des gens qui ne s’en sortent pas, ça m’a fait très mal. Je nous souhaite d’être plus solidaires aussi. À partir du moment où à l’annonce du confinement, les gens dévalisent le papier toilette dans les supermarchés, ça ne va pas (rires). Ce deuxième confinement est plus dur parce qu’il fait froid. On nous dit d’être à la maison à 22 heures mais qu’est-ce que ça signifie pour les gens qui n’ont pas de maison ? Je ne m’inquiète pas pour moi. Je suis un artiste et je vais continuer à faire de la musique, je bosse sur de nouveaux projets et les concerts vont finir par reprendre. Si ça n’est pas devant un public, ça sera en live. C’est cette question de solidarité qui me préoccupe surtout. On nous parle de vaccin mais on sait que c’est surtout le monde occidental qui va en bénéficier. J’espère que la crise va nous amener à nous remettre en question.

BADI & BODDHI SATVA: TROUBLE-FÊTE
Sorti sur Batakari Music

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