interview

Christiane Jatahy décline l’Odyssée au présent

© Christophe Raynaud de Lage
| Le présent qui deborde, une odyssée brésilienne

Après avoir conquis la presse française et internationale au festival d’Avignon cet été, le nouveau spectacle, entre théâtre et cinéma, de Christiane Jatahy arrive au National. Dans Le Présent qui déborde, la metteuse en scène brésilienne puise dans l’Odyssée pour parler de la situation des réfugiés aujourd’hui.

Des millions de réfugiés s’entassent dans des logements de fortune, loin de chez eux, chassés par la guerre, la violence politique ou la pauvreté. Certains rêvent d’un ailleurs, d’autres veulent rentrer chez eux mais ne le peuvent pas. Ils vivent dans une sorte de présent éternel. Ils savent qu’il n’est pas possible de revenir au passé, autant qu’il est impossible d’envisager un futur.

Ils sont dans un présent qui ne finit pas. Un présent qui déborde. Christiane Jatahy est allée à leur rencontre dans les camps où ils vivent tant bien que mal pour tourner les images qui trouvent leur prolongation dans la salle avec d’autres comédiens mêlés au public.

Avec Le Présent qui déborde, l’auteure et metteuse en scène brésilienne, révélée au public belge avec What if they went to Moscow ?, signe le deuxième volet de son diptyque Notre Odyssée, évoquant les exilés d’aujourd’hui sur fond d’épopée homérique. Pour faire déborder en nous le présent des autres.

Ce projet est une utopie, dites-vous ?
Christiane Jatahy :
Au Brésil, tout est une utopie aujourd’hui (rires). C’est une utopie par l’envergure de ce projet. Nous avons voyagé en Palestine, au Liban, en Grèce, en Afrique du Sud, en Amazonie. L’idée de se lancer dans ce projet commence comme une utopie qui traite de la réalité. Mais c’est aussi une utopie dans le sens où avec ce spectacle nous pensons pouvoir changer le monde, même un petit peu, ce qui est l’ambition de l’art quand il est politique.

C’est un spectacle sur les frontières, celles qui entravent les gens et celles qui n’existent pas, entre fiction et réalité, théâtre et cinéma ?
Jatahy : Les frontières scéniques sont très importantes pour moi, les relations entre le cinéma et le théâtre sont entremêlées, c’est impossible de les séparer. Au contraire des frontières entre les hommes et des frontières géographiques qui dressent des barrières face aux mouvements des gens. J’ai fait ce spectacle pour parler des mouvements de cette Odyssée, d’aujourd’hui mais aussi pour parler, comme Ulysse, de nos ancêtres qui ont eu besoin de partir pour changer leur futur.

Vous avez voulu un spectacle joyeux ?
Jatahy : Pour moi, il est très important d’ouvrir la relation avec le public. Le spectateur ne vient pas juste pour voir, il peut participer à ce qui se passe. Je vois la salle comme un lieu de fraternisation qui aide à rentrer dans des thématiques qui sont dures et fortes. Cette joie que l’on peut ressentir est le résultat des rencontres et des émotions partagées au même titre que la mémoire ou la confrontation avec ce qui se passe aujourd’hui.

Dans l’Odyssée, Ulysse raconte des événements terribles, mais c’est toujours dans des moments de fête. Il y a des banquets où on parle, on boit et on mange. Pour retrouver l’Odyssée, le spectacle rentre dans la fête pour se reconnecter au passé. Et à la tristesse qu’Ulysse éprouve à être séparé de sa famille, qui est aussi celle des gens que nous avons rencontrés, séparés de leurs familles à cause de la guerre.

En parlant de leur réalité à travers celle d’Homère, ces hommes et ces femmes ont-ils pu exprimer des choses qu’ils n’auraient pas dites autrement ?
Jatahy : Je travaille avec des artistes qui ont abordé Homère comme de la fiction. Ils sont en train de jouer l’histoire d’Ulysse, ce qui est une manière d’approcher leur propre histoire. Par la fiction, ils rentrent dans la réalité. Ils ont donné du sens aux mots d’Homère pour parler de la réalité mais aussi pour donner un sens nouveau et une nouvelle force à ce texte très ancien qu’est l’Odyssée.

Vous avez aussi mêlé votre histoire personnelle à celle de l’Odyssée ?
Jatahy : Mon histoire est un peu l’histoire du Brésil, parce que la politique entre dans la vie de tout le monde, elle n’est pas séparée de notre vie personnelle. La politique est entrée dans la vie de mon père et elle est entrée dans celle de mon grand-père. C’est avec ce passé que j’ai décidé d’aller voir ce qui se passe dans la forêt amazonienne où les Indiens voient leur maison, leur cadre de vie, disparaître autour d’eux.

C’est par respect de chacun qui a partagé son histoire que j’ai décidé de livrer une partie de la mienne. Mon grand-père est mort au milieu de la forêt amazonienne. À la fin de l’Odyssée, Ulysse va chercher ses ancêtres après son retour à Ithaque. J’ai fait la même chose après être arrivée au Brésil, qui est un peu mon Ithaque. Je suis allée en Amazonie pour retrouver l’histoire de mon grand-père, mais aussi pour voir ce qui se passe là-bas. C’était impossible après tout ce que j’ai vu et vécu au cours de mes voyages de ne pas en parler.

1677 Le present qui deborde
© Oto Thomas Walgrave Beirut Lebanon2
| « Nous avons rencontré des gens formidables avec une profondeur et un espoir que nous avons parfois déjà perdus, » dit Christiane Jatahy

Qu’attendez-vous du spectateur, quel est son rôle dans ce dispositif ?
Jatahy : Il est un spectateur actif qui a l’espace pour participer. Tout ce qui se passe près du spectateur, crée un mouvement de vie mais personne n’est obligé de participer. C’est plutôt l’idée de rester ensemble. Et de penser ensemble.

Le public transforme l’histoire comme il peut transformer le réel ?
Jatahy : Si nous pouvons construire une œuvre ensemble, peut-être pouvons-nous changer un peu la réalité aussi. C’est une métaphore, mais c’est aussi une façon d’aider à construire d’autres points de vue, d’aider à traverser cette frontière entre la réalité et la fiction.

Qu’est-ce qui vous a donné encore envie et espoir ?
Jatahy : Nous avons rencontré des gens formidables avec une profondeur et un espoir que nous avons parfois déjà perdus. Comme ils n’ont plus rien à perdre, leur envie de futur est énorme et elle est contagieuse. Ce qui m’a touchée, c’est la rencontre avec les enfants. C’est aussi le plus triste, parce que nous avons rencontré beaucoup d’enfants qui vivent dans un espace tellement limité mais avec une curiosité tellement forte et vitale.

Il y a une scène du film avec trois filles africaines réfugiées qui évoquent des souvenirs terrifiants. Pour en parler, elles essayaient de penser à quelque chose de drôle qui leur est arrivé dans leur vie. Elles repoussent les souvenirs pénibles avec d’autres, plus agréables. Cela constitue pour moi une preuve que nous ne sommes pas prisonniers de nos malheurs. C’est dans ces moments-là aussi qu’on peut reconnaître l’autre et s’identifier à lui.

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