© Hubert Amiel

Bien avant Tchernobyl et Fukushima, l’URSS était frappée par une catastrophe nucléaire longtemps étouffée. Si les habitants du site radioactif furent forcés à l’oubli, les arbres, eux, se souviennent. Pour le troisième volet de son cycle Ghost Road, Fabrice Murgia s’entoure de l’acteur Josse De Pauw et d’une activiste russe pour réveiller les spectres d’un désastre écologique toujours en cours.

Tous mes spectacles partent d’un sentiment d’injustice », dit Fabrice Murgia, attablé dans le hall d’entrée du Théâtre National avec Josse De Pauw et Nadezhda Kutepova, respectivement rôle principal et assistante à la dramaturgie de la nouvelle création du directeur des lieux. Retour en janvier 2018. Comme beaucoup de téléspectateurs, Fabrice Murgia est confortablement installé devant le magazine Envoyé Spécial lorsqu’un reportage lui prend au plus profond des tripes.

La journaliste intrépide Elise Menand s’aventure sur les routes de Russie, sur les traces du nuage de ruthenium-106, alors détecté en Europe. Son enquête la conduit sur le site de Mayak, dans le sud de l’Oural, décor sinistre de la toute première catastrophe nucléaire de l’histoire. C’était en 1957, en pleine guerre froide. Bien avant Tchernobyl. Bien avant Fukushima. Alors que les particules radioactives infestent l’air, les lacs et les rivières, l’URSS plonge le site et ses alentours dans un secret d’état paralysant.

De l’autre côté de la forêt qui borde Mayak, à une vingtaine de kilomètres de là, se cache Oziorsk, une ville secrète d’environ 80 000 habitants, fermée encore aujourd’hui au monde extérieur pour son activité dans le traitement de déchets nucléaires, et longtemps ignorée des habitants des alentours. Alors que le mal continue de ronger les corps de génération en génération, les plaintes sont contenues, les indemnisations, dérisoires.

Routes Fantômes

« Je voulais absolument me rendre là-bas », explique Murgia. Après des recherches intensives sur Google et une plongée dans le documentaire de Netflix City 40, le metteur en scène entre en contact avec Nadezhda Kutepova, militante russe exilée à Paris depuis 2015, engagée dans la défense des victimes de l’explosion de 1957 – connue sous le nom de « catastrophe de Kychtym » (seule ville proche non-tenue secrète). « J’étais très heureuse de recevoir la proposition de Fabrice, » explique l’activiste. « En arrivant à Paris, j’avais le sentiment d’avoir abandonné les gens que j’avais promis de défendre. C’est là que j’ai compris que mon rôle était désormais de propager la vérité sur la catastrophe. »

Dans la droite lignée des deux premiers volets de Ghost Road (cycle de Fabrice Murgia consacré à des territoires fantômes), la rencontre se scelle rapidement par un voyage. « J’essaie d’aller vers une culture et des gens que je ne connais pas, pour faire un théâtre que je n’aurais jamais fait si je n’avais pas fait le déplacement », explique le dramaturge qui s’est envolé incognito en compagnie de Nadezhda Kutepova, du compositeur Dominique Pauwels et de la traductrice Tatiana Mukhamediarova pour l’une des régions les plus impénétrables de Russie, à la rencontre de victimes de la catastrophe et d’activistes de la cause étouffée.

Un retour aux sources pour Nadezhda Kutepova, originaire de la ville fermée d’Oziorsk, dont elle a mis longtemps à percer le secret. « Lorsque l’information de la catastrophe fut révélée à la chute de l’URSS, à l’intérieur, de la ville on continuait de penser qu’on nous mentait et que nous devions poursuivre notre devoir patriotique et sauver notre pays des Américains. C’est après mes études de sociologie, alors que j’assistais par hasard à une conférence, que le chef du département écologique de la ville a exposé tous les accidents, chiffres à l’appui, et l’état de la contamination actuelle. Je lui ai demandé comment cela se faisait que les habitants d’Oziorsk n’étaient pas au courant. Il m’a répondu que ça n’intéressait personne. C’est comme si la population était dans un état d’ignorance consciente, aveuglée par son patriotisme et ses privilèges ».

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, en pleine course à l’armement nucléaire, la Russie (de même que les États-Unis) crée des villes liées à des complexes militaro-industriels, non reprises sur les cartes géographiques et soumises à des restrictions d’accès. Les habitants venus y travailler profitent d’avantages inespérés. « On appelait les habitants d’Oziorsk les enfants-chocolats parce qu’en cette période de famine, ils avaient accès à ce qui était un véritable produit de luxe  », explique Kutepova. « Je n’ai jamais connu la faim mais les gens issus des minorités nationales, comme les Tatars et les Bachkirs qui habitaient le long des rivières et dans les villages contaminés aux alentours, étaient plongés dans une extrême pauvreté. »

Sur place, les interviews vidéo sont menées à l’extérieur du périmètre fermé pour des raisons de sécurité. « Je n’ai pas pris le risque de braver l’interdiction », dit Murgia. « Le théâtre c'est chouette, mais pas au point de finir au goulag » (rires).

Écrit dans l'écorce

Entre la petite équipe de théâtre documentaire et la zone rouge se dresse une forêt majestueuse de bouleaux blancs. Un décor fantasmagorique qui inspirera à Murgia la trame de sa création: La Mémoire des arbres. « En contemplant ces arbres, on ne pouvait pas s’empêcher de penser que même si on a caché une grande partie de la vérité à la population, les arbres, eux, savent ce qu’il s’est passé. On a imaginé que le personnage central de la pièce entretiendrait une relation particulière avec les arbres dans ce qui ressemblerait à une sorte de projet scientifique à la Frankenstein », dit Murgia. « On voulait se détacher d’un pur théâtre documentaire et amener une dimension onirique et poétique au spectacle ».

Sur scène, un savant barbu, malade et éreinté évolue dans le décor solitaire - digne de la série Tchernobyl - d’une demeure rongée par l’humidité radioactive. Ce personnage énigmatique, incarné par Josse De Pauw (attaché au LOD muziektheater de Gand), est inspiré en partie de Gilani Dambaev, un des témoins rencontrés par Murgia - « Quand on est entré chez lui, on s’est dit: voilà le décor de la pièce ». Jaurès Medvedev, biologiste et dissident soviétique ayant révélé la catastrophe nucléaire de Kychtym à la presse américaine en 1976, a également nourri le seul en scène intime et profondément sensoriel (on laisse la surprise au spectateur) de Josse De Pauw, accompagné par un dispositif vidéo ambitieux auquel nous a habitués Murgia, les enfants du Chœur de La Monnaie et la musique live de Dominique Pauwels.

« La rencontre avec Nadezhda Kutepova m’a beaucoup aidé », explique De Pauw. « Nadezhda incarne la réalité. Fabrice construit une fiction mais le choc est plus grand quand on a conscience que le texte qu’on incarne est vrai, même s’il est installé dans ce qui ressemble à une science-fiction ». Plongé dans l’intériorité d’une âme essoufflée à la recherche de la vérité, le spectateur est soudain pris d’un doute: s’agit-il de la mise en fiction hallucinée d’un désastre passé et lointain, ou d’une fable écologique sombrement anticipatrice ?

LA MÉMOIRE DES ARBRES, 12>22/9, Théatre National

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