interview

Thomas Ostermeier adapte Édouard Louis : 'La violence est l'ADN du théâtre'

© Arno Declair
| 'Histoire de la violence' raconte comment le racisme et l'homophobie sont inscrits au coeur du système.

Après En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis signait un deuxième roman tout aussi brillant. Le Théâtre National s'apprête à accueillir l'adaptation scénique d'Histoire de la violence. L'incontournable metteur en scène berlinois Thomas Ostermeier en explique la genèse et le déploiement.

Le deuxième roman du Français Édouard Louis, Histoire de la violence, raconte comment le racisme et l'homophobie sont inscrits au cœur du système. Noël 2012, Édouard rencontre Reda. Ils passent ensemble une nuit exaltée jusqu'à la descente aux enfers. Ce texte brutal et tragique, dans lequel le désir côtoie la mort, a bouleversé le metteur en scène Thomas Ostermeier qui avait déjà adapté en français Retour à Reims, l'essai incarné du sociologue Didier Eribon dont le récit fait intensément écho au premier roman autobiographique d'Édouard Louis. Ostermeier est, par ailleurs, codirecteur artistique de la prestigieuse Schaubühne de Berlin. Rencontre.

Histoire de la violence est un texte puissamment littéraire, ne serait-ce que par la forme plurielle qu'il adopte. Qu'est-ce que ce roman a rencontré en vous pour que surgisse l'envie de le transposer sur scène ?
Thomas Ostermeier :
Mon envie d'adaptation est née de la surprise que ce livre a été pour moi. J'avais été fasciné par l'ouvrage précédent d'Édouard : En finir avec Eddy Bellegueule. Il y était question de la vie loin du centre, d'homophobie, de précarité… C'était très bon, je m'attendais donc à arpenter les mêmes thématiques de manière frontale, linéaire. Mais la trame d'Histoire de la violence est nettement plus retorse. Tout débute sous les auspices d'une rencontre placée sous le signe de la séduction. Et puis soudain, cela vire au cauchemar. J'ai rapidement perçu le potentiel théâtral de l'histoire en raison du dispositif narratif choisi par l'auteur. Il s'agit d'une polyphonie, d'une trame multidimensionnelle qui ouvre de multiples perspectives. À aucun moment ne se dégage un sens unique, une vérité triomphante. Il est vertigineux d'observer que l'histoire échappe à ce point à celui qui l'a vécue.

Imaginer un prolongement sur scène s'inscrit dans cette logique : le récit s'autonomise. Il acquiert une nouvelle objectivité qui l'éloigne encore un peu plus du vécu initial…
Ostermeier : Certainement. C'est d'ailleurs ce qui a achevé de me séduire dans le texte d'Édouard, le lecteur voit comment l'histoire initiale est manipulée, comment elle est récupérée par un système dont les rouages mêmes sont racistes. Il est très touchant de voir le narrateur se débattre vis-à-vis de la vengeance qu'on lui propose : il ne veut pas de cette répression car il ne se reconnaît pas en elle. Il met le doigt sur quelque chose que notre société a aujourd'hui beaucoup de difficultés à entendre, à savoir que la victime est aussi coupable et que le coupable est aussi victime.

C'est la fameuse phrase des Frères Karamazov qu'a soulignée le philosophe Emmanuel Levinas : "Nous sommes tous coupables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres".
Ostermeier : C'est bien ça. Ce qui est particulièrement poignant dans le cas du personnage central de cette histoire, c'est qu'il doit assumer cette responsabilité seul. Il n'y a pas de giron familial pour lui, pas d'endroit où retourner. Il ne peut espérer un pardon d'aucune sorte. Même le témoignage de sa sœur, auquel il assiste caché, est un témoignage accablant, à charge.

Édouard Louis et vous avez collaboré pour la transposition. Comment cela s'est-il déroulé ?
Ostermeier : Édouard est venu à Berlin. Je le connaissais un peu par le biais de Didier Eribon dont j'ai transposé le Retour à Reims. Je voulais qu'il m'écrive des dialogues nécessaires à l'adaptation scénique. Il a accepté avec beaucoup d'enthousiasme. Il a passé plusieurs jours dans la salle de répétition, n'hésitant pas à monter sur scène pour donner ses impressions sur la manière dont il pensait que les acteurs devaient se comporter.

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© Arno Declair

Cette pièce est indubitablement marquée par un minimalisme, une économie de moyens qui contraste avec le goût des mises en scène amples que l'on vous connaît.
Ostermeier : Je suis dans une période de ma vie marquée par un besoin de concentration. Je voulais épouser l'histoire au plus proche d'elle-même. Pour cette raison, j'ai choisi un dispositif global qui permet d'entrevoir toutes les strates du récit, soit une scène conçue comme une mosaïque panoptique montrant l'omniprésence de la violence du système. Et il n'y a que quatre acteurs pour interpréter tous les personnages.

Il est remarquable que le téléphone portable, qui possède un rôle crucial dans le roman car c'est sa disparition qui déclenche la violence, ait une place aussi importante dans la pièce. Est-ce intentionnel ?
Ostermeier : À dire vrai, non. Je n'y ai même pas pensé. Ce qui m'intéresse dans cet objet, c'est son caractère omniprésent dans la vie quotidienne. Dans la pièce, il est utilisé pour rétroprojeter les visages des acteurs à l'arrière-plan de la scène. J'aime amener le cinéma au théâtre, j'aime cette multidisciplinarité. C'est d'autant plus tentant qu'il s'agit d'une technologie aussi avancée que légère. Cela va dans le sens du minimalisme que je cherche en ce moment : beaucoup d'effets avec peu de moyens.

Sur scène, il y a également un batteur, quel est le sens de sa présence ?
Ostermeier : L'ensemble de la pièce restitue une atmosphère que l'on peut comparer à celle d'une salle de répétition. Une sorte de chaos traverse le spectacle. Cette impression est renforcée par le fait que les artistes interprètent plusieurs rôles. La musique, par le biais de la batterie, vient donner une structure à l'ensemble. La rythmique est fondamentale pour le théâtre.

Que peut le théâtre face à la violence du système ?
Ostermeier : Rien. Ce qu'il faut constater c'est que le théâtre est lié à la violence. Aux origines de cette discipline, on trouve le sacrifice humain. Ensuite, vient le sacrifice des animaux et puis seulement la ritualisation de cette pratique. La violence est l'ADN du théâtre. Chez les Grecs, la représentation de cette violence débouche sur une catharsis, une "purge". On l'utilisait pour que les soldats traumatisés par la guerre puissent réintégrer la société civile. 2000 ans plus tard, Antonin Artaud et son Théâtre de la cruauté enfoncent à nouveau ce clou. Aujourd'hui, pour moi, le théâtre doit dire quelque chose de plus profond sur l'être humain. Il lève le voile sur une dimension métaphysique de notre être au monde que la "société civilisée" refuse de voir.

Thomas Ostermeier/Édouard Louis: Histoire de la violence
22 > 26/1, Théâtre National, www.theatrenational.be

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