Black History Month: 'L'Afrique fait partie de mon histoire'

Esinam tient une photo de ses grands-parents datant de la fin des années cinquante.© Ivan Put

Si de l’autre côté de l’Atlantique, le Black History Month se fête en février, la Belgique a coutume de célébrer la place des Noirs dans l’Histoire au mois de mars. L’occasion pour BRUZZ de demander à quatre personnalités du monde artistique bruxellois de fouiller leurs vieux albums de famille à la recherche d’une photo qu’ils et elles portent tout particulièrement dans leur cœur.

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© Ivan Put
| Anne Wetsi Mpoma: « En tant que personne racisée, on apprend à ne pas respecter notre culture d’origine »

Anne Wetsi Mpoma, curatrice indépendante

Regardant droit devant elles, la mère (Mado de son prénom) et la grand-mère (Bongele) d’Anne Wetsi Mpoma s’apprêtent à être englouties par les ravages du temps infligés au papier photographique. Les bords sont déchirés, la surface est rayée voire trouée à certains endroits. Comme si l’image avait entrepris un voyage aux multiples péripéties et qu’il s’en était fallu de peu qu’elle n’arrive pas à bon port.

« Je ne connaissais pas l’existence de cette photo », dit Anne Wetsi Mpoma, curatrice indépendante à la tête de la Wetsi Art Gallery à Anderlecht. « Je viens de la trouver par hasard dans un album de famille que je connais pourtant bien, glissée entre deux pages de photos de mes frère et sœurs et moi lorsque nous étions enfants. Je ne sais pas pourquoi, je ne l’ai jamais remarquée. »

PHOTOGRAPHE AMBULANT
« C’est pour vous dire, je n’ai pas reconnu ma maman sur les genoux de ma grand-mère », dit Mpoma. Mère et fille prenaient la pose il y a septante ans, devant l’appareil d’un photographe ambulant et cousin de la famille en visite dans leur maison à Mbandaka – ville portuaire de la province de l’Équateur au Congo, Mbandaka s’appelait alors Coquilhat­ville, avant d’être débaptisée par le président Mobutu en 1966.

« Je n’ai pas reconnu ma maman parce que je n’ai jamais vu de photos d’elle enfant », explique Mpoma. À y regarder à deux fois, pas de doute, il s’agit bien de la femme qui l’a mise au monde et qui l’a élevée. « On reconnaît surtout ses yeux. Sur la plupart des photos, y compris celles prises en Belgique, elle a le regard triste », dit Mpoma.

« Elle m’a toujours dit qu’elle avait été exemptée de certains rituels et participations à la vie spirituelle du village parce que les devins auraient vu qu’elle allait très vite aller vivre ailleurs, très loin, et ça n’était donc pas la peine de la former à parler avec les ancêtres. C’est peut-être ça qu’il y a dans son regard. » – Une forme d’absence ? « Oui, quelque chose comme ça. »

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Mado s’envole pour la Belgique à 20 ans, venue rejoindre son mari et accompagnée de leur bébé en bas âge, la grande sœur d’Anne Wetsi. Mado ne reviendra jamais s’installer au Congo. « Ma mère est venue en Belgique pour étudier. Ce que seul mon père a fini par faire. Au Congo, elle était institutrice, ce qui était le nec plus ultra pour une femme noire, sachant que sous le gouvernement colonial, l’instruction était l’apanage des hommes. Et jusqu’à un certain niveau car avant la création de l’université Lovanium en 1954, il n’était pas question de les faire entrer à l’université. Ma mère avait une certaine ambition qu’elle n’a pas pu mener à bien en Belgique, mais elle m’a toujours encouragée à étudier et à être indépendante.»

UNE ÉTRANGÈRE
Née à Bruxelles en 1976, Anne Wetsi Mpoma grandit loin de sa grand-mère restée au village. « Je lui ai rendu visite lorsque j’avais 7 ou 8 ans. Pour moi, c’était une étrangère. On pouvait difficilement communiquer parce que je ne parlais pas le kimongo et que je ne comprenais pas très bien son lingala. Je me souviens que j’avais des a priori négatifs sur elle parce qu’en tant que personne racisée, on apprend à ne pas respecter nos parents et notre culture d’origine. On apprend même à en avoir honte », déplore Mpoma. « Il a fallu que je devienne maman à mon tour pour comprendre l’importance de la grand-mère dans la vie d’un enfant.»

C’est dans les années 2000, lorsqu’elle entame des études à l’Université Libre de Bruxelles, qu’Anne Wetsi Mpoma renoue avec sa grand-mère Bongele et son héritage. « Elle était au village et arrivait en fin de vie. Je me souviens que j’hésitais entre la communication et l’histoire de l’art. À l’époque, je faisais beaucoup de méditation et on a eu un échange tout à fait spirituel où elle m’appelait à revenir aux origines. J’ai eu le sentiment qu’elle voulait me transmettre quelque chose. » Mpoma opte pour l’histoire de l’art avec une spécialisation dans les civilisations non européennes.

« En montrant la photo à ma mère, elle m’a encore dit à quel point ma grand-mère avait de beaux cheveux, abondants et très souples », dit Mpoma. « C’est peut-être aussi pour ça que je ne me souviens pas de cette photo. C’était peut-être difficile pour moi de voir la beauté d’une femme noire sur une photo vieillie. Et aujourd’hui quand je la regarde, avec mon regard ‘décolonisé’, je me dis que cette photo est magnifique, que les personnes qui sont dessus sont très belles et pleines de noblesse. Je me demande comment j’ai fait pour ne pas le voir. » (SOS)

Chrystel Mukeba, photographe

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© Ivan Put
| Chrysel Mukeba: « L’idée que les photos de ma famille soient perdues à jamais m’a toujours angoissée »

« Mon papa est le plus petit dans son costume noir », dit Chrystel Mukeba. « Ça n’a pas été facile d’arracher l’information parce que mon père s’est toujours montré évasif au sujet de cette photo et de l’Afrique en général. Je pense qu’elle le renvoie à une période qui n’était pas facile pour lui. »

L’image date de 1969, année où André Mukeba Kafuka est envoyé, à l’âge de sept ans à peine, poursuivre sa scolarité dans un collège de jésuites en Belgique – « Enfants, mon père nous rappelait à quel point lui, avait eu une éducation à la dure ! » À l’exception de voyages au Congo (Zaïre à l’époque) pendant les grandes vacances, il ne quittera plus le plat pays où il fera plus tard sa vie avec une infirmière bruxelloise, la mère de Chrystel Mukeba.

« Ça devait être une des dernières fois où ils étaient réunis avec ses frères », dit Mukeba en contemplant le cliché familial en noir et blanc. Les frères d’André s’envolent dans des directions opposées, l’un pour le Canada, l’autre pour la France.

Entouré de ses trois fils, se tient Léon Mukeba Kafuka. « Je l’associe vraiment à un patriarche. On sent le côté autoritaire. Je sais qu’il était très vénéré dans la famille. Je pense qu’il voulait offrir à ses enfants la meilleure éducation possible et qu’il en avait les moyens. Je sais qu’il tenait un restaurant dans le Kasaï et qu’il était un homme d’affaires. Dans une période trouble marquée par une révolution, les pillages et un climat politique incertain, je crois qu’il ne voyait pas d’avenir pour eux », dit Mukeba. « Mais quand même, je me dis que ça a dû être un traumatisme pour mon père de quitter seul son pays, si jeune. Il a été complètement déraciné. »

UNE ENVELOPPE DU PASSÉ
Il y a dix ans environ, une enveloppe contenant de vieilles photos des Mukeba Kafuka circule dans la famille. Elle atterrit via un oncle, entre les mains du père de Chrystel Mukeba qui charge sa fille de scanner les images. L’enveloppe contient une dizaine d’images avec des photos des cousins, de mariages et autres fêtes de famille. Parmi les images, le fameux portrait du petit André prenant la pose solennellement avec ses frères et son père. « Je crois que c’était la première fois que je découvrais mon père enfant. »

À nouveau, le père de Chrystel manifeste très peu d’enthousiasme pour ces fragments du passé ayant soudainement refait surface. « Pour ma part, je n’avais jamais eu entre les mains des photos de la famille de mon père. J’étais confrontée au fait qu’ils étaient des étrangers pour moi. La plupart des informations que j’ai rassemblées sur eux, je les ai glanées via Facebook. L’enveloppe contenait les seules photos de famille qu’ils avaient réussi à sauver de l’oubli », dit Mukeba en ajoutant : « L’idée que tout soit perdu à jamais m’a toujours angoissée. » Une peur qui se traduit par la hantise viscérale des albums photos sombrant dans l’anonymat du marché de la Place du Jeu de Balle, séparés à jamais de leur famille.

Rien d’étonnant à ce que le travail artistique de Chrystel Mukeba s’attache à figer des lieux et des êtres, souvent des membres de sa famille, par la photographie, afin que leur souvenir conjure la mort. « Je pense que c’est de l’ordre de l’inconscient. J’ai commencé à prendre mes proches en photo avec l’obsession de laisser une trace.»

COUPURE AVEC LE CONGO
« Je me souviens que ma mère m’a dit que mon père avait été très affecté par la mort de mon grand-père un peu avant ma naissance. Et que cette perte a sans doute joué un rôle dans sa coupure avec le Congo. Je me demande souvent si j’aurais eu un autre rapport à l’Afrique si j’avais connu mon grand-père. Il y aurait sans doute eu davantage de transmission », dit Mukeba. « Quand j’étais enfant, on me renvoyait à mes origines congolaises par mon métissage. Je n’arrivais pas pour autant à me sentir Congolaise. Mais je sentais un manque dans la construction de mon identité. »

Ce n’est que lorsqu’elle devient mère à son tour que Chrystel Mukeba ressent le besoin grandissant et essentiel d’obtenir davantage de réponses à ses questions. « Je veux me rendre là où mon père est né et où il a vécu, rencontrer les gens qu’il a connus et faire des images. Je veux combler cette partie du passé familial car, même si je ne me sens pas Congolaise, l’Afrique fait partie de mon histoire. » (SOS)

Esinam Dogbatse, musicienne

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© Ivan Put
| Esinam Dogbaste : « J’admirais ma grand-mère. Je me souviens d’elle comme d’une femme au caractère fort »

« C’est à l’occasion de l’enterrement de mon grand-père en 2009 que j’ai vu pour la première fois cette photo  », dit la musicienne bruxelloise Esinam Dogbatse dite Esinam. « L’image doit remonter à la fin des années cinquante, ma grand-mère y a entre 20 et 25 ans. C’est l’une des seules photos de mes grands-parents ensemble, des personnes inspirantes desquelles émane une certaine force, de la joie et de la classe. Cette photo montre un peu la base de ce que nous sommes devenus en tant que famille. »

Née en Belgique, le Ghana est une composante de l’identité d’Esinam et c’est dans ce lien avec ses grands-parents qu’elle se manifeste.
« Je suis née en Belgique, mais nous allions très souvent au Ghana quand j’étais petite, justement pour rendre visite à ma grand-mère, qui était la mère de mon père. Le lien avec elle est toujours resté fort, jusqu’à qu’à mon adolescence, où je suis à peine allée lui rendre visite. Quand mon grand-père est décédé, j’ai eu un choc et j’ai réalisé qu’il était important de maintenir les liens avec mon héritage africain et d’y aller plus souvent », dit Esinam.

PILIER DE LA FAMILLE
« J’admirais ma grand-mère. Je me souviens d’elle comme d’une femme au caractère fort, mais aussi avec beaucoup d’humour et d’affection pour ses sept enfants et ses petits-enfants. Elle avait aussi un côté féministe implicite, en ce sens que lorsqu’elle a vécu séparée de mon grand-père, elle a maintenu la famille unie et en est restée le pilier. Elle était un exemple pour moi. »

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La mort de sa grand-mère en 2013 a été un choc d’autant plus grand, qui a poussé Esinam à retourner encore plus souvent à Accra, la capitale. « Elle est enterrée dans son village natal un peu plus loin, mais la maison d’Accra est restée la maison familiale. Au Ghana, les funérailles sont l’un des rituels les plus importants. C’est une fête qui dure trois jours et se déroule en trois étapes. Le premier jour, les personnes en deuil expriment leur chagrin en pleurant, en priant et en chantant. C’est aussi le jour où l’on fait ses derniers adieux au corps. Le deuxième jour, le corps est transporté au cimetière, et le troisième jour est un jour de fête avec de la musique, de la danse et des percussions, où la douleur se transforme en force pour continuer à vivre. Je n’ai jamais rien vécu de tel ailleurs, et même en tant que musicienne, les funérailles de mes grands-parents ont été des événements inoubliables avec une dimension culturelle et une ambiance que l’on ne trouve nulle part ailleurs. »

VALEUR AJOUTÉE
Retourner au Ghana rappelle de nombreux souvenirs de jeunesse à l’artiste et complète sa vie et son identité. Le Black History Month offre-t-il l’occasion de mettre en lumière cette partie de son histoire ? « Tout d’abord, la communauté ghanéenne en Belgique et à Bruxelles est plutôt petite par rapport aux autres communautés africaines. Et puis, il y a aussi le fait que nous, enfants d’un père ghanéen et d’une mère belge, n’étions pas nombreux à l’époque. Je ne connaissais pas beaucoup d’enfants issus de couples mixtes avant. Dans certaines situations, quand vous êtes enfant, vous remarquez que l’on vous regarde un peu différemment. Mais heureusement, nous vivions généralement dans des environnements où cela ne posait pas de problème et nous avons toujours considéré notre ascendance ghanéenne comme une valeur ajoutée. Mes origines ghanéennes influencent qui je suis en tant que musicienne et c’est clairement une grande inspiration pour créer ma musique. » (MB)

Junior Mthombeni, acteur et metteur en scène

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© Ivan Put
| Junior Mtombeni: « Nous étions sous surveillance et je trouvais ça plutôt excitant »

Voici une photo de famille un peu inhabituelle. On ne sait pas qui l’a prise. Elle semble provenir d’un journal papier. En tout cas, elle montre la famille nouvellement formée de Junior Mthombeni, homme de théâtre et musicien aux racines sud-africaines, alors âgé d’environ quatre ans. C’est le petit garçon à droite au premier plan, assis à côté de son père Sephunyane Mthombeni, qui tient une affiche pour libérer la Namibie de la colonisation sud-africaine.

Derrière à gauche, on peut voir sa mère avec à côté d’elle sa fille – la demi-sœur de Junior – qui tient également un panneau de protestation. Junior Mthombeni est né en 1972 et situe cette photo en 1976, lors d’un défilé du 1er mai à Malines, où les quatre participaient à une campagne de boycott de la marque Outspan.

FAMILLE DE TERRORISTES
45 ans plus tard, cela nécessite des explications. Junior Mthombeni : « Jeune homme, mon père a quitté l’Afrique du Sud pour un camp d’entraînement à Nairobi dans le but de devenir guérillero. Avec l’intention de retourner en Afrique du Sud par la suite pour libérer le pays du régime de l’Apartheid par la lutte armée. Mais il s’est finalement retrouvé en Belgique pour devenir une sorte de porte-parole non officiel du Congrès national africain ou ANC. À l’époque, l’ANC était encore considéré comme une organisation terroriste, même en Belgique, et Nelson Mandela comme un terroriste. C’était donc une époque où notre famille était également considérée comme une famille de terroristes. »

La famille Mthombeni constituait l’un des pions avancés par l’ANC pour exposer la situation en Afrique du Sud et attiser la lutte. Était-ce excitant ou troublant pour un enfant de quatre ans ? « Le régime de l’Apartheid a essayé de malmener mon père en menaçant de le ramener là-bas, par exemple. Donc la menace planait toujours. Mais nous n’étions pas ciblés comme les terroristes le sont maintenant. Nous étions juste surveillés. Et je trouvais ça plutôt excitant. Je sais que j’étais très fier de ce mouvement anti-Apartheid. Nous avions encore des contacts avec notre famille en Afrique du Sud qui comprenait de nombreux membres de l’ANC, et c’était mon rêve de devenir à mon tour un guérillero et d’aller là-bas. »

CAFÉ JAMBO
Il régnait une atmosphère particulière autour de la famille Mthombeni. « Nous tenions le café Jambo à la maison, qui était en fait plutôt un quartier général. Tous ceux qui débarquaient d’Afrique du Sud en Europe passaient par là. Toute une bande de militants de gauche, d’artistes, d’écrivains et de journalistes s’y réunissaient pour faire des projets avec mon père. Le dessin que vous voyez sur la photo de la tête d’un enfant que l’on presse comme une orange a été réalisé par Gerard Alsteens dit Gal. »

Le père de Junior est mort il y a six ans, mais la lutte a fini par porter ses fruits. « Les mentalités ont évolué lentement mais sûrement. Mon père, ma mère et beaucoup d’autres y ont contribué en consacrant leur vie à la lutte.  Aujourd’hui, il y a encore de beaux mouvements et avec Black Lives Matter, je constate que la lutte pour la décolonisation se poursuit. » (MB)

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