Un été dégoulinant de street art avec Anthea Missy

© Sophie Soukias

Aussi virulent soit-il, ça n’était pas un virus qui allait arrêter le street art. Depuis le confinement, les fresques murales et graffitis se sont multipliés dans la capitale. Le phénomène n’a pas échappé à l’artiste urbaine Anthea Missy qui a elle-même pris part au mouvement. Elle nous raconte les œuvres les plus emblématiques de cette première moitié d’année 2020. Le mot d’ordre? « L’amour vaincra ».

« C’est pour Instagram? », s’enquiert un jeune passant alors qu’Anthea Missy se balance cheveux au vent autour de la glace géante commandée par le BRONKS à la street-artiste Katrien Vanderlinden. L’installation rose bonbon, mêlant habilement saveurs estivales et urgence climatique, égaye l’entrée du théâtre jeune public depuis quelques semaines.

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© Sophie Soukias
| Rien de plus naturel pour la street-artiste Anthea Missy que de poser devant des œuvres urbaines, son compte Instagram regorge de ces mises en scène.

Rien de plus naturel pour Anthea Missy que de se mettre en scène devant des œuvres d’art urbain. Son compte Instagram déborde de photos d’elle posant, de Paris à New York, en passant par Londres ou Priština, devant ses propres fresques murales dont les traits faussement naïfs et les couleurs pures dégagent une intense chaleur humaine.

Si les œuvres de la Bruxelloise sont disséminées un peu partout dans la capitale, c’est sans doute à sa fresque en hommage à Ihsane Jarfi, jeune Liégeois assassiné en 2012 parce qu’homosexuel, que l’on associe le plus souvent le travail engagé d’Anthea Missy. Entre force et douceur, perte et amour, le portrait géant piloté par la Rainbow House orne de ses couleurs pastel une façade du quartier des Riches Claires depuis 2018. « J’ai besoin que mes œuvres portent un message, d’avoir quelque chose à raconter », dit Anthea Missy.

« Il n’y a pas que l’œuvre qui participe à raconter l’histoire », poursuit la street-artiste. « Je fais énormément de stories pour créer une expérience de communication. » Un dialogue virtuel enclenché avec plus de 8300 followers qui trouve son prolongement dans le réel dès que l’occasion se présente. Il ne nous faut pas dix minutes de shooting photo avant qu’une admiratrice demande à profiter d’un selfie avec celle qu’elle « suit de près sur les réseaux ».

Anthea Missy, son caractère solaire et sa personnalité à fleur de peau, ses jupes courtes et son rouge à lèvres assumé, font partie intégrante de sa signature. Pas question pour la street-artiste et artiste peintre de se cacher derrière les façades et les murs qu’elle fait siens. Et le principe vaut autant pour ses fresques commandées par des ONG et associations de quartier que ses graffitis, réalisés dans la clandestinité des petites heures et clamant, entre autres cris du cœur, « L’amour vaincra ».

La bal masqué
« Peu importent les déceptions, l’adversité et les incertitudes qu’on a dans la vie, il faut s’accrocher. L’amour finira par l’emporter », promet Anthea Missy. Lorsque le confinement s’abat sur la ville au mois de mars, la street-artiste imagine The Mascarade Ball: le baiser de deux amoureux au masque coloré sous le regard malicieux d’un funeste virus. L’image se matérialise sous la forme d’un collage sur un panneau de bois de la place du Châtelain. « L’ambiance était un peu inerte, il ne se passait rien. Je me suis dit qu’au lieu d’attendre que la crise passe, je pouvais faire une œuvre peu coûteuse dont le caractère illégal restait raisonnable », dit la street-artiste. «Parce que pour les street-artistes, la répression est dure.»

Anthea Missy
© Sophie Soukias

«La Ville peut faire l’apologie d’un artiste et trouver ses fresques géniales tout en lui infligeant une amende pour ses graffitis », déplore Anthea Missy. « Quand un artiste a quelque chose à exprimer qui n’est pas de l’ordre de la destruction, il faudrait pouvoir prendre son intention en compte et ne pas sanctionner. Le graffiti est une forme libre et affranchie qui se démarque du street art, administrativement encadré et commandé.»

Le souffle coupé
Si Anthea Missy accueille avec beaucoup d’enthousiasme les nombreuses nouvelles réalisations colorant Bruxelles depuis le déconfinement, l’hommage par Novadead à George Floyd commandé par la Ville de Bruxelles, la fresque d’Amandine Lesay remerciant le personnel soignant soutenue par la commune d’Ixelles, la nouvelle œuvre au sol d’Oli B pilotée par la STIB dans le cadre de la construction du Métro 3, ce sont les œuvres sauvages et ancrées dans la culture urbaine qui sont allées droit au cœur de l’artiste. « Le graffiti I Can’t Breathe tagué sur un train belge est peut-être plus fort que n’importe quelle autre œuvre », s’enthousiasme Anthea Missy. « C’est énorme, c’est inédit, c’est anonyme.»

La street-artiste salue également la fresque de l’artiste Parole en collaboration avec Keym, ayant pris ses quartiers sur une palissade délabrée de la rue Godefroid Devresse à Schaerbeek. On y observe un mélange, dominé par le rouge, de texte, signalétique et dessins, tous placés sous la bannière du coronavirus et ses injonctions confinées. La légende urbaine raconte que plusieurs patrouilles de police se sont arrêtées devant l’œuvre en construction, non pas pour dégainer des PV mais bien des smartphones en mode photo.

Le making of de la fresque 'The Mascarade Ball' d'Anthea Missy.

Autre coup de cœur de l’artiste urbaine: la campagne de collages féministe inspirée du mouvement initié par Marguerite Stern à Paris. Apparus depuis plusieurs mois à Bruxelles, les messages sur fond de feuilles A4 placardées à la sauvette dans les rues de la capitale se sont adaptés à la quarantaine. Comme en témoigne la composition, toujours visible, sur le mur d’une ruelle dissimulée du quartier Sainte-Catherine: « Harceleur, reste confiné ».

De simples feuilles blanches
« Il s’agit de simples feuilles blanches, c’est extrêmement basique et c’est ce qui en fait un travail génial », dit la street-artiste. « On retrouve de plus en plus d’œuvres collées de ce genre. Il ne faut pas sous-estimer l’importance du texte. Pour moi, ce genre d’œuvres a la même valeur artistique qu’une fresque, par le sens des mots et les revendications qui sont claires. À Paris, beaucoup de ces collages ont été arrachés. Ça veut dire qu’ils dérangent et ça les rend d’autant plus légitimes.»

«J’aime ces collages parce qu’ils échappent aux tentatives grandissantes d’encadrer l’art urbain. Si le street art s’institutionnalise à des fins d’embellissement du territoire, ou pour servir des messages plus politiques comme la préservation de l’environnement, il ne faut pas perdre de vue que le street art sert aussi de politique anti-graffiti », dit Anthea Missy.

«L’institutionnalisation impose aussi à l’artiste de s’assurer une résonance universelle, de faire en sorte que les gens en rue se reconnaissent dans l’œuvre, or un street-artiste ne devrait pas avoir à justifier son travail. S’il est nécessaire pour les street-artistes de faire des compromis, ils doivent à tout prix continuer de braver l’autorité afin de s’assurer une pérennité. »

De son côté, Anthea Missy a trouvé son équilibre entre pratique de l’ombre et commandes pour des causes qui lui tiennent à cœur: écologie, empowerment féminin, causes LGBTQI+, solidarité et autres formes de réconfort. Pendant le mois d’août, la street-artiste mettra son talent au profit de l’asbl Zij-Kant pour réaliser Women Bike the City, une fresque géante au bord du Canal, destinée à encourager les femmes à rouler davantage à vélo en ville. «Je veux faire des œuvres qui incitent les gens à être plus sensibles. Et, pourquoi pas, à passer à l’action.»

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