Rosine Mbakam: cinéaste des héroïnes anonymes

© Heleen Rodiers

Après un passage remarqué au festival du film documentaire Cinéma du Réel à Paris et une première outre-Atlantique au MoMa à New York, Les Prières de Delphine est enfin visible dans la ville qui lui sert de décor. Pour l’occasion, BRUZZ a rencontré sa réalisatrice Rosine Mbakam, révélée en 2018 avec Chez Jolie Coiffure, et l’héroïne de son film, Delphine.

Rosine Mbakam et Delphine
© Heleen Rodiers
| « Dans le cas de Delphine, notre amitié était la condition pour la filmer », dit Rosine Mbakam (à gauche).

Après Chez Jolie Coiffure, consacré « remarkable debut » par le New York Times, la Bruxelloise-Camerounaise Rosine Mbakam enchaîne avec le documentaire Les Prières de Delphine. Il n’est pas question cette fois de l’histoire de Sabine, Camerounaise au caractère bien trempé qui tient un salon de coiffure dans la galerie Matongé à Ixelles, mais du récit de Delphine, amie de longue date et sœur d’infortune. Si les histoires diffèrent, le procédé de Rosine Mbakam reste inchangé : celui de faire émerger la parole de son interlocutrice tout en se laissant complètement guider par cette dernière.

Dans Chez Jolie Coiffure, Sabine refusait que Rosine pose sa caméra derrière la vitrine de son commerce « parce que c’est à l’intérieur que le film se passe ». Dans Les Prières de Delphine, la (seule et unique) protagoniste du film formule elle aussi ses règles du jeu.

C’est que, dans le cinéma de Rosine Mbakam, la parole est reine. Parce que la réalisatrice choisit de filmer des poétesses du quotidien (qu’il s’agisse de sa propre mère dans Les deux visages d’une femme Bamiléké, de Sabine ou de Delphine) dont le verbe puissant et imagé transporte le.la spectateur.rice vers d’autres possibles. Mais aussi parce que son dispositif filmique, d’apparence simple, révèle une parole qui, souvent, n’avait encore jamais été prononcée.

Dans Les Prières de Delphine, Delphine déroule le fil de son histoire devant une caméra-confidente. Assise ou étendue sur le petit lit qui meuble sa pièce de vie, elle raconte, entre rires et larmes, mais toujours la tête haute, la solitude de sa jeunesse dans un quartier populaire du Cameroun, ses blessures de survie, la prostitution et puis son arrivée à Bruxelles pour le meilleur et pour le pire. Une histoire de souffrance et de résilience qui, comme tant d’autres, traversait anonymement les rues de Bruxelles dans l’indifférence générale. Avant que Rosine Mbakam la sorte de l’ombre grâce aux lumières du cinéma.

Rosine Mbakam et Delphine, parlez-nous de votre rencontre.
Delphine : On s’est rencontrées par hasard, il y a 14 ans. Mon mari, qui était ami avec un professeur de cinéma, m’a fait savoir qu’une Camerounaise fréquentait l’Insas et qu’il y avait des critiques à son égard. Je n’ai pas écouté les critiques et j’ai demandé à la voir. Ça a tout de suite collé.
Rosine Mbakam : Les conversations que Delphine surprenait entre son mari et ce professeur ont confirmé une intuition. J’ai appris qu’il trouvait que je n’avais pas ma place à l’Insas, que je n’avais pas les capacités pour être dans cette école et que je prenais la place de quelqu’un d’autre.
Delphine : J’ai dit à Rosine : « Il faut que tu sois forte parce que ça n’est pas à lui de décider si tu restes ou si tu rentres. C’est ta détermination qui va prouver que tu mérites cette place et qu’ils ont tort ». Rosine venait à la maison, je lui faisais des petites tresses, je la soutenais.

Rosine Mbakam, à la fin de votre film Les Prières de Delphine, vous expliquez à quel point cette amitié avec Delphine n’aurait pas été possible au Cameroun.
Rosine : J’ai grandi au Cameroun dans un quartier populaire. Mes parents me disaient que pour m’en sortir, je ne devais pas fréquenter les jeunes filles qui n’étudiaient pas et qui étaient soit dans la prostitution, soit dans la débrouillardise ou qui glandaient dans le quartier. Ça aurait été compliqué de rencontrer Delphine parce que j’aurais eu peur de fâcher mes parents ou d’être assimilée à ces filles, dont je ne connaissais pas du tout la réalité par ailleurs.

C’est donc à Bruxelles que vos destins se sont croisés.
Rosine : Oui. Delphine vient de la partie anglophone du Cameroun. En arrivant à Bruxelles, c’était plus compliqué pour elle. Elle subissait une double exclusion. Pour toutes les deux, les seuls moments où on parlait vraiment, c’était quand on se retrouvait. On parlait un mélange d’anglais, de pidgin (créole à base lexicale anglaise, NDLR) et de français !
Delphine : Je cherchais toujours un moyen de faire rire Rosine. Quand je la voyais rentrer des cours, elle avait le visage triste. J’utilisais le pidgin pour la faire rire, et puis on continuait la soirée et on oubliait la journée.

Rosine Mbakam, dans votre film Prism, réalisé avec Eléonore Yameogo et An van Dienderen et à découvrir en décembre au Beursschouwburg, vous revenez sur l’épisode douloureux de vos études à l’Insas.
Rosine : Je débarquais du Cameroun, je n’avais pas les codes de la société belge. Même ce qu’on me reprochait, je ne le comprenais pas parce que je n’avais aucun repère. C’est ici que j’ai découvert que je suis noire, parce qu’on m’a fait savoir que ça dérange.

Qu’est-ce qui vous a amenée au cinéma ?
Rosine : Quand j’étudiais, je n’envisageais pas le cinéma comme un métier, peut-être parce que dans les films européens qui ont façonné mon imaginaire, je voyais des gens différents et loin de moi. J’avais envie de faire de la communication et la cellule audiovisuelle d’un centre de santé dans mon quartier formait des jeunes. C’est comme ça que j’ai commencé à utiliser une caméra. Un jour, pour m’exercer, je devais filmer le témoignage d’une dame séropositive. C’était la première fois que je voyais une femme marginalisée et exclue de sa famille, se livrer. Cela m’a donné envie d’entendre d’autres témoignages. À l’époque, je recueillais une parole pure, sans artifices, je n’utilisais pas mon pouvoir de réalisatrice.

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© Heleen Rodiers
| « Pour une fois que j’avais la force de parler, il fallait que j’aille jusqu’au bout », dit Delphine (à droite). « Son courage met le monde face à ses responsabilités », ajoute Rosine Mbakam.

Aujourd’hui, dans vos films documentaires, vous restez fidèle à cette première interview.
Rosine : J’essaie de retrouver ce sentiment. Je tente de saisir la pureté de quelque chose au-delà de tout langage cinématographique.

Si vous accueillez la parole des femmes que vous filmez, vous vous laissez aussi guider par celles-ci. Dans Les Prières de Delphine, Delphine vous fait savoir poétiquement qu’elle est le « pilote de votre carnet de bord ».
Rosine : Je pense que Delphine m’a aidée à trouver mon cinéma à moi. C’est-à-dire un cinéma où le réalisateur ne s’attend pas à ce qu’on lui obéisse. Et ça n’est pas ce qu’on nous apprend à l’école. On nous demande de diriger. Le cinéma est par excellence une expression de pouvoir entre le filmeur et le filmé. Et ce pouvoir a longtemps été utilisé sur l’Afrique. La propagande coloniale passait par des images et des sons. En tant que réalisatrice, je suis consciente de ce pouvoir. Je sais ce que ce pouvoir a construit en moi en tant que dominée. Je sais que ce pouvoir a enfermé mon image et ma personne. Est-ce qu’en tant que noire, je vais utiliser ce pouvoir de la même façon ? Non. En s’imposant pendant le tournage, Delphine déconstruit une manière de faire du cinéma qui est très occidentale. Quand, avant de démarrer l’interview, je commence à faire la « balance des blancs » sur ma caméra et qu’elle se moque de cette terminologie, moi j’entends : « Tu vas faire le cinéma des blancs ou ton cinéma à toi ? ».
Delphine : Si je devais raconter mon histoire de la façon dont Rosine voulait que je la raconte à la base, je pense que je lui aurais dit : « Non, rentre chez toi ». Elle amène son carnet de bord, mais je reste le pilote pour que l’avion ne s’écrase pas (rires). C’était la première fois que je me confiais et je voulais que Delphine montre que j’étais en train de causer avec une copine et non pas que j’étais en train d’être filmée.

Rosine ne connaissait rien de votre histoire ?
Delphine : C’était la première fois que j’en parlais à quelqu’un. En rencontrant Rosine, je me suis sentie à l’aise, mais ça a mis des années pour que je parle de moi. Elle avait une façon de m’écouter et de me prendre dans ses bras qui me permettait de pleurer sur son épaule. C’est très difficile d’être seule dans un pays sans famille, Rosine est plus qu’une amie, elle est une sœur.

Rosine Mbakam, la parole, et la libération de celle-ci via le dispositif filmique, forment l’identité de votre cinéma.
Rosine : J’essaie de trouver un endroit où la personne filmée trouve l’espace pour être vraiment, au-delà de ce que moi je viens chercher et questionner. Mon cinéma ne vient pas de l’envie de traiter de sujets, c’est une envie de me grandir et de me nourrir.

Delphine, dans la première scène du film, Rosine vous informe que certains passages pourront être retirés du film à votre demande. Finalement, vous acceptez que soient conservés au montage des moments où vous ne cachez pas votre vulnérabilité, ni vos émotions, ni même vos larmes.
Delphine : Pendant la scène en question, Rosine pleurait aussi. Je lui ai dit de continuer à filmer parce que je savais que si on s’arrêtait, comme elle me le proposait, je ne pourrais plus reprendre. Pour une fois que j’avais la force de parler, il fallait que j’aille jusqu’au bout. Au quotidien, j’affiche toujours un sourire, c’est impossible de savoir ce qu’il y a au fond de moi. C’est le soulagement qui a fait couler les larmes.

Le film vous a fait du bien.
Delphine : C’est le fait de parler à une amie qui m’a fait du bien. Je ne pensais pas au film sur le moment. Certaines personnes, au lieu de s’enfermer, devraient pouvoir trouver la bonne oreille à qui parler. Alors, j’espère et je prie vraiment pour que le film inspire d’autres personnes avec une histoire similaire à se confier, pour se sentir moins seules.
Rosine : Delphine a la force de se confronter à son vécu, et elle accepte de le faire devant tout le monde. Son courage met le monde face à ses responsabilités dans le déroulé de sa propre histoire. Elle remet en cause une société, une manière de la voir et de la construire.

À l’instar de ce que vous faites via votre cinéma ?
Rosine : Le cinéma européen est devenu un concept, une manière schématique de créer l’émotion au lieu de la laisser émerger. À chaque fois que je filme quelqu’un, je cherche la bonne distance pour raconter son histoire. Dans le cas de Delphine, notre amitié était la condition pour la filmer. Tout le monde ne peut pas filmer Delphine. Tout le monde ne peut pas filmer l’Afrique. Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas le faire, mais il faut trouver la bonne distance.

Vous avez lancé votre propre société de production, Tandôr. Était-ce une manière de vous assurer de faire du cinéma comme vous l’entendiez ?
Rosine : Tout à fait. En Europe, les gens ont une certaine idée de ce qu’est l’Afrique et de ce que devrait être le cinéma africain. À chaque fois que je suis allée voir un producteur, le regard que ce dernier posait sur les personnages que je voulais filmer me choquait. J’ai compris que je ne voulais pas que cette collaboration soit une bataille. Je veux d’abord raconter des histoires. Ça me protège moi et les gens que je filme.

Les Prières de Delphine sera montré à Flagey mais vous tenez également à ce que le film bénéficie d’une visibilité en dehors des institutions et du circuit classique de la distribution.
Rosine : Je veux ramener le cinéma vers des gens qui n’y ont pas toujours accès. Ça me ramène à d’où je viens et qui je suis. Je ne viens pas d’une famille d’intellectuels et je n’ai pas un héritage artistique. Je sais comment le cinéma est venu à moi, dans mon quartier. C’est pourquoi nous tenons à organiser des projections dans des associations de travailleuses du sexe en Belgique ainsi que chez l’habitant. Sinon, comment les gens qui sont étrangers à l’institution cinématographique peuvent-ils se confronter aux histoires comme celle de Delphine ? Delphine habite bien quelque part à Bruxelles, comment toucher les Delphine, et il y en a beaucoup.

Le film sera aussi montré au Cameroun.
Rosine : Avec notre cinéma ambulant Caravane Cinéma, on organise des projections de quartier gratuites, notamment dans les écoles. Le but est que les gens puissent voir leur réalité au cinéma et construire un autre imaginaire. Étant jeune, je n’ai pas vu assez de gens comme moi faire des films. Je me dis que peut-être un jour, en Afrique ou ailleurs, une fille comme j’ai été se dira que si moi j’arrive à raconter ces histoires, elle peut y arriver aussi. Cela permettra à la pensée occidentale d’être confrontée à d’autres formes de pensée. Tout s’exporte de l’Afrique aujourd’hui, ses ressources minières, son café, son cacao, mais ce qui ne s’exporte pas assez, c’est la pensée africaine. Et c’est en écoutant ces manières différentes de raconter ces autres histoires que le déséquilibre entre l’Afrique et l’Occident pourra peut-être se résoudre.

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