Yasmina et les Mangeurs de patates : la révolution verte de Wauter Mannaert

Wauter Mannaert: Yasmina en de aardappeleters© © 2019 Wauter Mannaert - Dargaud Benelux

Des potagers urbains, des bombes à graines, un enfant génie qui cuisine et des pommes de terre addictives : le premier livre en tant qu’auteur complet, chez Dargaud, du Schaerbeekois Wauter Mannaert est un plat réussi. Nous nous sommes rendus au Moeraske à la recherche des ingrédients de Yasmina et les Mangeurs de patates.

Le Moeraske à Evere. Un train passe à toute allure tandis que cette portion de nature sauvage, le long de la voie ferrée schaerbeekoise, n’arrive plus à absorber la bruine. Wauter Mannaert nous fait une visite guidée d'une des principales sources d’inspiration de son dernier livre : Yasmina et les Mangeurs de patates. Les potagers au bout de la rue Walckiers, la route qui relie la ville au Moeraske, sont le décor de la naissance d’un sympathique conflit de voisinage – bombes à graines à l’appui – entre le vieux Belge et « empoisonneur » Cyrille et le terroriste des jardins et « cultivateur de mauvaises herbes » Marco. Lorsque le terrain est racheté par Projet P, la jeune Yasmina perd l’endroit où elle rencontre ses deux amis et où elle trouve les bonnes choses qu’elle utilise pour préparer des repas de maître pour son père Omran. S’ensuivent des expéditions secrètes vers le luxuriant jardin sur le toit de son immeuble à appartements ainsi qu’une dangereuse révolution des pommes de terre, qui rend les gens accros aux cultures manipulées de Projet P.

Wauter Mannaert au Moeraske
© Heleen Rodiers
| Wauter Mannaert au Moeraske

« Personnellement, ce genre d’endroits m’attire », nous raconte Wauter Mannaert en passant entre une verdure molle et un pylône électrique. « Il y a ici des gens, comme moi-même, à genoux, l’appareil photo en mode Macro prêt à tirer sur tout ce qui bouge, à la recherche d’une perle alors que dans leur dos, dans les buissons, se cachent des voleurs de cuivre. Ce type d’endroit, de par le fait qu’il est en dehors de tout, regorge de vie. Ce n’est peut-être pas l’image qu’on a, de prime abord, d’un domaine naturel, et c’est loin d’être spectaculaire, mais moi, je peux passer des heures ici. »

D’où te vient cette fascination ?
Wauter Mannaert: J’ai grandi à Meise, dans un grand jardin. Cela me manque beaucoup. Je n’ai plus de jardin maintenant, seulement une petite terrasse au deuxième étage avec quelques plantes. Et je suis d’ailleurs surpris de voir toute la vie qui s’y développe : des abeilles sauvages, des sauterelles, etc. En ville, la nature est souvent plus riche et plus diverse qu’à la campagne. Pour moi, le Moeraske est donc un endroit important en ville, un endroit qui est de plus en plus mis sous pression. Tour & Taxis, un autre endroit du même genre, disparaît. Schaerbeek Formation disparaît. Tous ces endroits sont nettoyés et remplacés par un joli parc bien aménagé mais sans vie. Une vraie opportunité ratée, il ne faut pas toucher à ce genre d’endroits.

C’est pratique, tu cultives des histoires dans ton arrière-jardin.
Mannaert : Avec Weegee (la BD sur le photographe américain légendaire qu’il a réalisée avec son collègue d’atelier Max de Radiguès, NDLR), j’avais l’impression de vivre exclusivement sur base d’images Google. Pour Yasmina, j’ai consciemment choisi de puiser l’inspiration dans mon environnement, aussi parce que je venais d’être papa. Mon monde était devenu un peu plus petit, j’avais envie d’un petit projet, pour les enfants. L’épicerie sur le coin était déjà suffisamment grand comme projet.

Cela a un peu dégénéré ?
Mannaert
: Oui (rires). Au lieu d’un petit projet, c’est devenu ma première bande-dessinée en tant qu’auteur complet, chez Dargaud. J’avais cette idée de livre en tête depuis sept ans. J’ai travaillé pendant des années pour JES, Jeugd en Stad, et à cette époque, j’accompagnais le Bouwspeelplaats sur les terrains de Tour & Taxis. On emmenait des caméras et on mettait en images le monde de ces jeunes, c’était vraiment passionnant. Derrière un buisson, on a découvert un jardin de l’ASBL Le début des haricots. C’est à ce moment-là qu’est née l’idée de faire quelque chose avec les enfants de la ville dans ce genre d’endroits intermédiaires.
C’est à la même époque que les jardins sur toit et les jardins de terrasse devenaient populaires. Mais c’est la guerre des patates de Wetteren en 2011 (des activistes ont détruit un essai de culture de pommes de terres OGM, NDRL) qui m’a finalement poussé à faire de la pomme de terre le sujet du livre.
C’est une belle métaphore de la société. On sent que la culture de la patate est solidement ancrée en nous. À Wetteren, les activistes étaient vraiment vus d’un mauvais œil. Mais c’est pourtant une discussion qu’il faut mener : que se passe-t-il avec notre nourriture ? Mais l’idée première était de faire quelque chose avec des enfants de la ville.

Wauter Mannaert: Yasmina et les Mangeurs de patates
Wauter Mannaert: Yasmina et les Mangeurs de patates

C’est plutôt réussi. Et en même temps, tu réponds de façon subtile à la demande croissante d’histoires représentatives.
Mannaert
: C’était un choix très conscient. Je voulais me laisser inspirer par mon entourage et ce dernier n’est pas uniquement composé – c’était déjà le cas à l’époque où je travaillais avec les jeunes – d’enfants belges de souche. Mais je ne voulais pas non plus que Yasmina devienne la « première héroïne de couleur », il fallait que cela soit naturel. L’année passée, j’ai présenté le livre à des élèves à la Foire aux Livres. J’étais ravi de voir scintiller les yeux des filles marocaines : « Donc l’héroïne s’appelle Yasmina ? ».

Et le père de Yasmina travaille dans un fritkot.
Mannaert: Voilà. Difficile de faire plus belge que ça, n’est-ce pas ?

JARDINAGE RADICAL
Wauter Mannaert nous présente plusieurs livres : Cueillette sauvage, Radical Gardening… « Pour moi, il s’agit surtout de faire de nouveau quelque chose avec ses mains, d’essayer de cultiver sa propre nourriture. Il s’agit de nourriture, mais tout autant de la société. C’est très symbolique, et les gens sont très vite coincés dans leurs dogmes. Je suis végétarien et on me fait constamment des remarques… “Tu prends encore l’avion ? Et tes nouvelles chaussures, elles ne sont pas fabriquées en Chine ?” Comme si un végétarien était obligé de vivre une vie pure et parfaite. Je pense qu’on cible trop souvent les gens sur base de leur culture alimentaire. »

On est ce qu’on mange.
Mannaert :
Exactement. Tu te souviens du reportage, plutôt pince-sans-rire, sur le pèlerinage de l’Yser ? Ces gens qui disaient :
« Faites comme tout le monde : buvez une bière de temps en temps, mangez de la viande de porc de temps en temps, c’est bon pour vous. » Je trouvais cela frappant. Comme si c’était l’essence…

Un potager urbain est un endroit plus inclusif. Dans Yasmina, c’est également un lieu de rencontres, même pour Cyrille et Marco.
Mannaert: C’est de cela que parle le livre Radical Gardening : la façon dont les potagers sont souvent utilisés dans un but bien précis, une protestation ou un projet artistique. Un jardin n’est jamais tout à fait neutre. Dans la rue du Progrès par exemple, il y a le Skieveweg, un potager entretenu par des personnes transgenres. Un jardin a souvent un agenda secret, c’est une métaphore de la société.

Cette métaphore débouche sur un choix, une société organique qu’on laisse faire ou une société malléable. La monoculture ou la biodiversité.
Mannaert: Oui, et je pense que ces mouvements citoyens sont un signe avant-coureur. Les gens en ont assez de toujours se faire imposer des choses. L’opposition entre Marco et Cyrille est comparable à la différence entre une gestion anarchiste et libérale de la société.

Wauter Mannaert: Yasmina et les Mangeurs de patates
Wauter Mannaert: Yasmina et les Mangeurs de patates

Ce n’est pas la première fois que tu abordes ce sujet. Pour El Mesías, tu avais visité, avec Mark Bellido, la communauté utopique de Marinaleda en Espagne.
Mannaert
: Ce sont effectivement des thèmes qui me sont chers. Même si j’essaie toujours de faire dans la satire, sans faire le prédicateur. Pareil ici. Yasmina est neutre, elle ne choisit pas de camp.

Mais à un moment donné, tu fais tout de même passer Tom de Perre par « la machine de manipulation génétique » et il en ressort en patate déformée ?
Mannaert: Oui, bon d’accord (rires), à la fin je prends position, mais Yasmina ne choisit ni le camp de Cyrille ni celui de Marco. Elle aime tous les légumes. Mais tu as raison, je dois avouer que j’ai un côté activiste. Tom de Perre est bien entendu l’incarnation ultime du mal, le capitalisme qui peut faire ce qu’il veut, sans limites aucunes. Alors que la machine qui manipule génétiquement les cultures a été inventée par Belladonna Amaryllis, qui n’avait que de nobles intentions, et c’est un personnage sympathique. Je ne veux pas trop me mêler de cette discussion, elle est trop complexe. Je voulais uniquement montrer que cela vaut bien une discussion.

Le jardin sur le toit de Belladonna Amaryllis est d’ailleurs très réussi.
Mannaert : Oui, c’est une belle image. Elle a longtemps été la première image de la BD. Pour moi, c’était cela, l’essence. Que se cache-t-il derrière cela ? On voit de plus en plus ce genre de choses, mais du point de vue de la société, qu’est-ce qui se cache derrière ce mouvement ? Pourquoi les gens veulent à tout prix des tomates sur leur balcon ? Cela ne rapporte pas grand-chose. Cela prouve bien que les gens ont envie de reprendre le contrôle.

Wauter Mannaert: Yasmina et les Mangeurs de patates
Wauter Mannaert: Yasmina et les Mangeurs de patates

La ville te pousse vers ce genre de considérations ?
Mannaert: Oui, j’ai eu du mal à m’habituer à être exposé de façon permanente à l’idiotie de l’administration. J’ai vraiment commencé à voir Bruxelles d’un autre œil. J’ai réussi à inverser la tendance en allant à des endroits où ce contrôle n’est pas présent et où l’on crée encore des choses. Des initiatives comme le Cinéma Nova, par exemple. Ce genre de choses fait que la ville reste passionnante. Malgré l’administration.

Es-tu le genre de dessinateur de BD qui laisse évoluer son histoire de façon organique ?
Mannaert: J’essaie toujours d’être plus efficace, mais je n’y parviens pas. Avec ce livre, je pensais vraiment faire quelque chose avec du potentiel commercial, mais…

Une BD pour les jeunes de 144 pages…
Mannaert: … à propos de notre culture alimentaire. Oui, je sais. Cela échappe à mon contrôle. Dernièrement, à une fête de famille, j’étais en train d’expliquer à une nièce ce que je faisais. Elle a soupiré et elle a dit : « Toi et tes thèmes de société ! Pourquoi tu ne fais pas quelque chose comme Franquin. » Mauvais exemple, me suis-je dit à moi-même (rires). Mais c’est profondément ancré en moi. Je suis déjà en train de penser à l’histoire suivante. Le « Stop au béton », encore un thème dans le genre… (éclate de rire)

Wauter Mannaert : Yasmina et les Mangeurs de patates
Wauter Mannaert : Yasmina et les Mangeurs de patates

Yasmina et les Mangeurs de patates
Livre : Dargaud, 144 p., €16,50
Expo : > 16/2, Grafik, www.grafik.brussels
Atelier Yasmina et les tampons patate : 14/2, 10.00, Foire du Livre

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