interview

Charlotte Adigéry et Bolis Pupul évoquent leur yin et leur yang

Sur Topical Dancer, loué de toutes parts comme un des premiers albums belges les plus pertinents de ces dernières années, Charlotte Adigéry et Bolis Pupul évacuent la polarisation de la société en dansant. Mais il s'agit surtout d'un antidote entraînant contre cette époque où tout doit être gravé dans la pierre.

Qui sont Charlotte Adigéry & Bolis Pupul?

  • Charlotte Adigéry (32) a commencé sa carrière comme choriste pour Arsenal et Baloji, mais elle chante depuis toute petite, inspirée par sa mère Christiane Adigéry, avec qui elle a fait des concerts sous le nom de Chris & Charlie et qui apparaît aussi sur l’album Topical Dancer. Elle a sorti l’EP La Falaise (2017) sous le pseudonyme Wwwater puis deux EP, dont l’éclectique Zandoli (2019), à son nom
  • Boris Zeebroek (36) alias Bolis Pupul a commencé à jouer de la guitare électronique lorsque son père, le dessinateur Kamagurka, lui a offert une Fender du magasin de son acolyte créatif Herr Seele. Il a sorti deux albums avec le groupe Hong Kong Dong et deux albums avec le groupe The Germans
  • Stephen et David Dewaele les ont réunis suite à une apparition comme groupe fictif dans le film Belgica (2016)

Quel sens de l'à-propos, a-t-on pensé, lorsque Charlotte Adigéry a demandé au public, pendant la première chanson d'une courte séance en live, d'enlever sa veste. Ce soir de printemps, elle a offert, avec son acolyte artistique Boris Zeebroek (alias Bolis Pupul), un avant-goût de leur premier album dans le bar gantois 't Kanon. Pour le public – invités et passants – cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas connu un tel bain de foule, après deux ans de pandémie, tout en écoutant des sons électroniques et toutes les polémiques actuelles passées en revue.

Après deux EP, le duo gantois trouvait qu'il était temps d'aller à l'essence. "On a voulu encore mieux canaliser notre façon de vivre notre vie dans notre musique." Du coup, les longues discussions qu'ils menaient en studio sur les thèmes les plus divers et les plus délicats ont été condensées dans des chansons combinant contenu et groove. Cette combinaison, l'album Topical Dancer, est à placer dans une capsule temporelle pour que, dans cent ans, les gens saisissent l'état d'esprit de notre époque marqué par la polarisation, où il faut trop souvent faire attention. Même si les générations futures sont dénuées de sens du rythme, elles ne pourront pas rester sans bouger en écoutant les chansons les plus contagieuses que le duo a livrées au monde extérieur.

Ça ne semble pas évident d'aborder des thèmes comme les comportements inappropriés ou le racisme sur la piste de danse.
Charlotte Adigéry : Mais en réalité, c'est peut-être l'endroit idéal pour le faire, car c'est un endroit où les gens montrent leur côté plus vulnérable. Au début, on trouvait que le titre de notre album était simplement un bon jeu de mots. C'est seulement plus tard qu'on a compris qu'il rend bien l'équilibre entre le côté cérébral et le côté instinctif. Une de tes collègues m'a dit qu'elle était en train de danser sur la chanson "Blenda" dans sa cuisine, mais que, quand elle m'a entendu chanter "Go back to your country where you belong", elle s'est sentie soudain mal à l'aise en tant que blanche et s'est demandé si elle pouvait danser sur cette musique. Bien sûr qu'elle peut ! Le fait que notre musique ait un tel effet, je le prends comme un compliment.
Bolis Pupul : Le côté statique de certains modèles de pensée et le côté mobile qui vient d'un sentiment, voilà notre yin et notre yang.

Charlotte m'a déjà dit qu'elle aimait danser. Toi aussi, Boris ?
PUPUL : Moins qu'elle.
ADIGÉRY : Si personne ne te regardait, tu danserais plus ?
PUPUL : Peut-être, oui. Mais ce n'est pas une soupape pour moi, comme ça peut l'être pour d'autres artistes. Chez toi, c'est naturel. Pour moi, c'est toujours un peu forcé. Alors que j'aime bien regarder des gens qui dansent. C'est surtout leur abandon qui m'intrigue.
Dans "Esperanto", vous dites : "Don't say: white people can't dance, Say: Tom dances to a different drum."
Pupul : C'est notre façon de nous moquer de ce qu'on peut dire et de ce qu'on ne peut pas dire.
Adigéry : Avec les "Say" et les "Don't say", j'essaie d'avoir une approche satirique du mythe autour du politiquement correct. Mais à côté de ça, j'aime surtout voir les gens réfléchir. Pas besoin de savoir bien danser pour moi, mais le fait de voir quelqu'un s'abandonner sur la musique me rend vraiment heureuse. Donc ne te retiens pas, Tom.

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© Camille Vivier

Si j'ai bien compris, une chose que vous ne voulez pas faire avec Topical Dancer, c'est pointer des gens du doigt ?
Pupul : En effet, parce que rien n'est définitif. Les opinions changent. On évolue tous au fil du temps.
Adigéry : Rester flexible est super important. Quand un des gars des Beastie Boys a été confronté à des propos qu'il avait tenus il y a vingt ans, il a répondu qu'il préférait être hypocrite qu'avoir la même opinion tout au long de sa vie. J'ai trouvé ça fort, car ça demande du courage. En réalité, nous n'affirmons rien du tout avec Topical Dancer. Et si ça ne vous plaît pas, rien ne vous empêche d'arrêter d'écouter. (Rires) Nous vivons une époque où tout doit quasiment être gravé dans la pierre : voici ce que je pense et ce que toi aussi, tu dois penser. Non ! Je vois beaucoup d'égos qui se renforcent avec toutes ces discussions. Dans "Esperanto", je chante aussi : "Are you openminded behind closed doors ?" Est-ce que tu dis que c'est ton opinion parce que tu y crois vraiment ou parce que, entre les lignes, je vois que tu as besoin d'attention. Toutes ces opinions qui se veulent intelligentes ou provocatrices, c'est tellement fatigant !

Pour contrecarrer certaines choses, vous utilisez l'humour absurde face aux sujets lourds. Dans "Hey", une chanson sur jusqu'où on peut aller dans la lutte pour l'égalité, on entend : "I practice all beliefs / From atheism to zionism / I'm gonna tell Aviv".
Pupul : Je suis content que tu aies choisi ce passage.
Adigéry : Je pensais justement aussi à ce jeu de mots. (Rires)
Pupul : Ça montre bien comment Charlotte et moi, nous pensons. On ne peut pas parler des heures sans faire de plaisanterie. Plus le thème est chargé, plus on ressent le besoin de nous faire rire et de faire rire les autres. La capacité de relativiser pourrait rendre beaucoup de discussions plus légères, ou tout du moins adoucir le ton.
Adigéry : Sasha Baron Cohen est un bon exemple de personnage qui semble se moquer de tout, mais qui est en réalité très engagé, bien plus que nous. Je trouve la force de son humour fantastique. On fait en sorte que les choses importantes ne soient pas mises de côté.

Dans "Huile Smisse" (prononcé : Will Smith), vous rigolez de la prononciation en anglais des francophones. On a le droit ?
Pupul : Oui. Avant de le faire, on a posé la question à plusieurs Français. Ils arrivaient tous à en rire. Mais j'étais curieux de voir si au final, ils se sentiraient tout de même insultés.
Adigéry : On se moque d'eux avec amour. Tant qu'on sent le respect dans les intentions, je trouve qu'on peut rire de tout.

Le fait qu'un ou deux de vos parents aient des origines différentes a renforcé votre lien. Est-ce que vous vous sentiez suffisamment représentés pendant votre jeunesse ?
Adigéry (Ses parents sont originaires de Martinique et de Guadeloupe, NDLR) : On connaît tous les deux le sentiment de ne se sentir chez soi nulle part, ou de toujours se faire rappeler sa différence, peu importe où on va. Boris m'a encore dit hier que, lorsqu'il était enfant, il essayait inconsciemment de dissimuler ses origines chinoises. J'ai trouvé ça tellement typique. Ça m'a émue, même s'il a dit que ça ne l'avait pas traumatisé. Mais le fait qu'un enfant doive grandir avec ça, sans être tout à fait libre, je trouve ça horrible. Et c'est devenu encore pire maintenant que je suis maman.
Pupul (Fils d'une mère chinoise et du dessinateur et artiste flamand Kamagurka, NDLR) : J'avais peu de modèles asiatiques pendant ma jeunesse. (Pensif). Deux peut-être : Ryuichi Sakomoto et Cornelius, deux musiciens japonais. J'aimais beaucoup le fait qu'ils me ressemblaient un peu, même si peu de gens les connaissent, mais j'ai grandi dans une famille où on ne jouait pas de musique pop contemporaine. On écoutait la musique avant-gardiste de The Residents et de Frank Zappa, et donc aussi le Yellow Magic Orchestre et Cornelius. Pour moi, c'était ça la musique, même si c'était de la musique un peu en marge.
Adigéry : J'ai aussi longtemps eu du mal à m'identifier à quelqu'un. Même si je regardais souvent Will Smith dans Le Prince de Bel-Air. Pour ce qui est de l'humour, de la musique et de la façon de parler, il y a pas mal de points communs entre la culture afro-américaine et la culture antillaise. Je sentais donc qu'il y avait une autre communauté qui me comprenait plus ou moins. Plus tard, j'ai aussi pris Erykah Badu comme modèle. Une femme, noire, qui ose être critique, qui peut être drôle, avec sa façon de s'habiller, elle osait être elle-même en gros, ça m'a inspirée. Et aussi son côté majestueux, même si je n'ai pas ça du tout.

Heureusement, les gars de Soulwax ont vu de l'avenir en vous dès le début. Ils sont repris sur l'album comme co-compositeurs et coproducteurs. Quel a été leur rôle précisément ?
Pupul : Ils nous ont réunis et ils étaient donc impliqués dès le début. Dès notre première sortie, on a pu utiliser leur studio et ils venaient régulièrement nous voir avec des suggestions. Quand on était bloqués, ils prenaient parfois l'air sévère, mais c'était très utile. Ils nous posaient chaque fois la question : c'est ça que vous voulez dire ? Pendant la dernière phase, on était à quatre, avec Steph et David au mixage.

Sur scène, vous êtes un duo. C'est un défi ?
Pupul : Oui, c'est un couteau à double tranchant. On n'a en effet que quatre mains pour faire de la musique, au maximum, parce qu'on aime bien aussi quand Charlotte se défoule sur scène. Surtout au début, on a dû tester et voir ce qui fonctionnait et ce qui ne fonctionnait pas, mais le grand avantage d'une petite équipe est qu'on est vraiment flexibles.

CHARLOTTE ADIGÉRY & BOLIS PUPUL
20/4, 19.00, Ancienne Belgique, www.abconcerts.be

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