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Iliona : 'J'ai refusé un nombre incalculable de concerts, juste pour me préserver'

© Roxane Diamand

Avenir de la chanson française, femme d'affaires, artiste à tout faire, Iliona se réinvente déjà au-delà du spleen et de la formule piano-voix. Deuxième étape d'une carrière menée en toute indépendance, Tête Brûlée affirme le caractère bien trempé de la Bruxelloise.

À l'écart des standards et des traditions, Bruxelles remanie la chanson française à sa façon : sans complexe, mais avec de belles ambitions. Après Stromae et Angèle, le nom d'Iliona offre désormais de nouvelles sensations à un genre appelé à évoluer. Productrice, compositrice et réalisatrice, la chanteuse met ainsi toutes ses forces dans un deuxième disque ouvert au changement. Tête Brûlée ose tout, même répondre à Françoise Hardy. À la question "Comment Te Dire Adieu", Iliona lui rétorque "Si tu m'aimes demain" : une réplique romantique dopée par une mélodie lumineuse. Loin de voir la vie en rose pour autant, la Bruxelloise dompte le spleen qui l'avait révélé l'an dernier avec une bonne dose de fantaisie. Sous des textes écorchés, Tête Brûlée tente en effet le pas de côté ou le geste décalé. Peu importe le mouvement, finalement, pourvu que le plaisir soit au rendez-vous.

L'année dernière, le public vous découvrait via les huit titres de l'EP Tristesse. Vous revenez aujourd'hui avec neuf morceaux emballés sous la pochette de l'EP Tête Brûlée. Qu'est-ce qui vous empêche encore de parler d'un album ?
Iliona : Avant de sortir un album et d'aborder les enregistrements selon des critères ultra professionnels, j'avais besoin de me faire la main, d'apprendre toutes les facettes du métier. En cela, je considère Tristesse et Tête Brûlée comme des étapes d'apprentissage. Elles étaient nécessaires. Parce que sortir des chansons en 2022, ce n'est pas seulement faire de la musique. C'est aussi prévoir des clips, concevoir des visuels, s'impliquer dans le marketing et gérer de multiples questions administratives. L'idée, c'est de tirer des enseignements de l'expérience acquise au cours des deux dernières années et d'envisager l'avenir avec, qui sait, un album à la clé.

Les chansons de Tête Brûlée prennent du recul avec la mélancolie et dansent volontiers sur des airs rétrofuturistes. Comment expliquez-vous ce changement de paradigme ?
Iliona : C'est une réaction épidermique à la réception médiatique qui a suivi la sortie de Tristesse. En interview, la plupart des journalistes me parlaient, fort logiquement, de nostalgie et de désenchantements. C'était plombant et un peu épuisant. Pour recharger mes batteries et me nourrir d'énergies positives, j'ai composé des morceaux situés aux antipodes de l'esthétique proposée sur Tristesse. Si ma proposition est plus lumineuse et entraînante, c'est d'abord lié à une forme de lâcher-prise. Cet état d'esprit se manifeste dans les sonorités des nouvelles chansons. En revanche, les textes sont toujours fidèles à mon style. Je ne peux m'empêcher d'aborder des questions existentielles, des thèmes un peu philosophiques ou carrément mélancoliques.

Les sujets des chansons, justement, vous présentent plutôt comme une personne réservée et romantique, nostalgique, voire casanière. Cette perception semble en parfaite contradiction avec les réalités de votre métier...
Iliona : À partir du moment où je choisis de vivre de ma musique et de la partager avec un public, je dois accepter toutes les règles du jeu. Mon métier me demande des efforts. Comme dans toutes les professions, il y a certains aspects qu'on aime moins. Moi, de nature, je ne suis pas à l'aise avec les déballages médiatiques et tout ce qui a trait à la notoriété. Mais j'ai appris à me protéger. J'ai refusé un nombre incalculable de concerts, par exemple. Juste pour me préserver, éviter de cramer l'envie, la passion. Décliner des opportunités et des propositions, ce n'est jamais facile. Pourtant, c'est ce qui me permet d'être là aujourd'hui. Apprendre à s'écouter, comprendre ses limites, c'est une donnée essentielle pour trouver son rythme et avancer dans ce milieu.

Tête Brûlée est le titre de votre EP, mais aussi le nom d'une nouvelle chanson. A-t-elle une portée particulière ?
Iliona : Au-delà du titre et de la chanson, je me retrouvais parfaitement dans l'expression "tête brûlée". Au quotidien, ce comportement ne me correspond pas vraiment. En revanche, dans mon rapport à la création, c'est une description fidèle de la situation. Je fonctionne à l'instinct, de façon très impulsive. Cet état d'esprit reflète bien la mise en œuvre du disque. Durant sa conception, j'étais téméraire et je-m'en-foutiste. Je n'ai d'ailleurs pas hésité à mélanger des textes un peu tristes avec des sons électroniques plutôt joyeux et dansants.

Dans le genre, un morceau comme 'Ta Vedette' marche sur les traces de Lio. C'est presque une version contemporaine du tube 'Amoureux solitaires'. Est-ce un clin d'œil assumé ?
Iliona : C'est totalement involontaire. Mais je prends la comparaison comme un compliment. Parce que j'ai énormément de respect pour le travail de Lio. Elle a toujours eu cette capacité à chanter des trucs hyper déprimants ou dérangeants sur des airs entraînants et festifs. Il s'agit d'une démarche dans laquelle je me reconnais profondément. Enrober un sujet grave sous des airs ultra pop et naïfs, ça lui donne souvent plus d'impact.

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© Roxane Diamand

Sur le nouveau disque, le morceau 'Wherever you hide, the party finds you' plante quelques mots d'anglais sur une plage instrumentale. Est-ce une façon d'amorcer un futur chanté dans une autre langue que le français ?
Iliona : J'ai quelques morceaux dans les tiroirs, mais je ne suis pas encore prête à les sortir... Je me sens plus à l'aise avec ma langue maternelle pour exprimer certaines émotions et faire preuve de subtilités dans l'interprétation. Pourtant, quand je compose, je chante souvent mes premières démos en anglais. Ensuite, je transpose les idées en français. C'est un peu le monde à l'envers, mais je fonctionne comme ça. Cela doit être lié à ma culture musicale qui, depuis toujours, est plutôt anglo-saxonne. Ma référence ultime, c'est la musique des Beatles. Et puis, tous les sons que j'écoute à la maison sont des trucs chantés en anglais. C'est une langue que je ne maîtrise pas assez, mais j'ai l'impression qu'elle permet des tours de passe-passe impossibles à réaliser en français. En ce qui concerne 'Wherever you hide, the party finds you', il s'agit d'une compo instrumentale imaginée comme telle. La version avec des paroles n'existe pas. Le titre en anglais est surtout l'occasion de donner une dimension plus universelle au morceau.

Sur le nouvel EP, la chanson 'Garçon manqué' aborde la question du genre et de l'apparence. Est-ce une thématique qui vous tient à cœur ?
Iliona : Il y a quelques jours, j'ai retrouvé d'anciennes photos de famille. Sur certains clichés, il était impossible de m'identifier. J'avais une coupe au bol, de grosses baskets et des vêtements de garçon. À l'époque, c'est ma mère qui m'habillait. Je lui en suis reconnaissante. Parce qu'elle m'a éduqué dans le déni des codes sexuels. Je trouve ça important d'être bien dans sa peau avec une robe ou un pantalon. Qu'on soit une fille ou un garçon. La chanson en elle-même est davantage un clin d'œil à mon adolescence, à la quête d'identité qui s'y rapporte et à toutes les questions existentielles qui se posent. Aujourd'hui, les jeunes me semblent bien plus libres de leurs mouvements qu'autrefois. Ils portent indifféremment des vêtements XXL ou des chemises cintrées. La société évolue et, fort heureusement, l'expression "garçon manqué" tend à disparaître.

Après le succès rencontré en France avec vos premiers titres, avez-vous changé votre approche de la musique à l'heure de composer les nouveaux morceaux ?
Iliona : Je ne pense pas… Parce que je n'ai aucune explication valable à donner pour justifier l'enthousiasme du public français qui a vraiment accroché au morceau 'Moins joli'. Comme je ne comprends pas les raisons de ce succès, je suis passée à autre chose. Reste que ma présence dans les médias français a plutôt renforcé ma belgitude. Être cataloguée "artiste belge", c'est comme un superpouvoir. Ça te procure une protection. En France, je peux me permettre de dire des mots incompréhensibles, personne ne m'en tient rigueur. Je peux m'amuser ou m'étonner de trucs absurdes : tout le monde met ça sur le compte de l'humour belge. Depuis que je fais des interviews en France, je me sens plus Belge que jamais.

ILIONA : TÊTE BRÛLÉE
19/1, Botanique, www.botanique.be
4/5, Les Nuits Botanique, www.botanique.be

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