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Paloma Sermon-Daï, fierté nationale du cinéma: 'Je refuse de juger mes personnages'

Sophie Soukias
08/04/2024

Trente ans à peine et saluée par les plus grands festivals. Le cinéma de Paloma Sermon-Daï transpire la Wallonie, la vraie vie et le talent. Il pleut dans la maison, récompensé lors de la Semaine de la Critique à Cannes, sort en salles. « Je ne pensais pas que le métier de cinéaste m’était accessible. » 

Dans son précédent film et premier long-métrage Petit Samedi, la Bruxelloise d’adoption Paloma Sermon-Daï retournait dans son village natal en bord de Meuse pour filmer le combat de son frère Damien contre sa dépendance à l’héroïne, épaulé par sa mère. Le documentaire, qui, outre ses multiples prix, s’était frayé une place jusqu’à la prestigieuse Berlinale 2020, dévoilait deux personnalités aussi fortes que fragiles dont la présence face caméra n’avait rien à envier aux grands acteurs de métier.

Pour son second long-métrage, la réalisatrice imagine une fiction dans le territoire géographique de son enfance avec des acteurs non-professionnels dans les rôles principaux, toujours castés au sein de son cercle familial. Alors que l’été bat son plein non loin du Lac de l’Eau d’Heure, Purdey, 17 ans, et son petit frère Makenzy (ils portent les mêmes prénoms dans la vraie vie) sont livrés à eux-mêmes dans une maison qui menace de les engloutir. Une interprétation bluffante des frère et sœur Lombet que seul un savoir-faire comme celui de Paloma Sermon-Daï pouvait révéler. « Avec un peu de patience et un peu de travail, on a tous des choses à dire. »

Après votre passage à Cannes, on a beaucoup parlé de vous comme la relève du cinéma social belge. Est-ce une étiquette qui vous convient ?
Paloma Sermon-Daï: Je suis contente qu’on pense à moi comme ça. Je suis très admirative d’un cinéma comme celui des frères Dardenne, par exemple. Mais ça reste une étiquette difficile à porter parce que je crains que les gens aient des a priori, qu’ils se disent qu’ils n’ont pas envie d’entendre parler de deux gamins en Wallonie. En Belgique, le spectateur a tendance à penser qu’il a assez de soucis comme ça que pour aller voir les problèmes des autres au cinéma. J’ai envie de dire aux gens que je n’ai pas cherché à faire un film social sombre et plombant. Au contraire, c’est un film d’été.

SLT042024 Paloma Sermon Dai

Contrairement à ce que le titre laisse présager, il pleut finalement assez peu dans Il pleut dans la maison.
Sermon-Daï: C’est un film très caniculaire. Il y fait très beau et on y transpire beaucoup. On a tous vécu ces étés d’adolescence un peu lents où on a envie de faire des bêtises pour ressentir quelque chose. Je voulais filmer le dernier été dans leur maison de deux adolescents livrés à eux-mêmes. C’est sûr que ça n’est pas évident de voir des gens qui souffrent de pauvreté dans un film mais ils ont aussi beaucoup d’humour. Parfois, la misère est tellement insoutenable qu’il faut parvenir à en rire. Je crois que ça me vient de ma famille. On a parfois vécu des choses très dures, mais on a toujours conservé notre sens de l’humour.

Vous vous êtes formée en techniques de l’image à l’HELB et à l’Inraci, aviez-vous dès le départ l’ambition d’être réalisatrice ?
Sermon-Daï: Pas vraiment. Je viens d’une famille qui n’est pas du tout là-dedans. J’ai longtemps imaginé que ce métier ne m’était pas du tout accessible, certainement parce que je manquais de représentations. Petite, mes références provenaient surtout du cinéma américain qui était dominé par des réalisateurs masculins. Quant au cinéma belge, à part quelques comédies, je ne connaissais pas grand-chose. Je me suis d’abord lancée dans le théâtre avant de me rendre compte que je n’étais pas à l’aise devant la caméra. Je sentais, par contre, que j’avais plein de choses à exprimer alors je me suis tournée naturellement vers l’image.

Qu’est-ce qui vous a donné la force de croire que vous pourriez tourner vos propres films ?
Sermon-Daï: En travaillant comme troisième assistante caméra sur des tournages, j’ai pu observer la grosse machinerie qu’était le cinéma et ça m’a donné envie de proposer autre chose. Je me suis mise à imaginer des productions avec moins de gens et moins de moyens. Comme je n’ai pas été formée à la réalisation, il m’est arrivé de me sentir un peu complexée. J’ai contourné le problème en essayant d’oublier ce que font les autres, en inventant ma propre méthode.

Les têtes d’affiche d’Il pleut dans la maison, les frère et sœur Lombet, ne se projetaient peut-être pas non plus dans le monde du cinéma. Qu’est-ce qui vous a convaincue de confier ce film à des non-professionnels ? Et pourquoi eux ?
Sermon-Daï: L’idée du film a émergé à un moment où je commençais à avoir du recul sur ma propre adolescence. Je voulais toucher une dimension particulière de la jeunesse wallonne tout en y mettant quelque chose de moi. Je n’ai pas pensé à Purdey et Makenzy Lombet tout de suite, mais on a tellement de points communs qu’à un moment donné, travailler ensemble est devenu une évidence. Avant le tournage, le film était écrit aux deux tiers et j’assumais qu’il y aurait une part d’improvisation : des petits moments de rires et de paroles spontanées qui ne leur appartiendraient qu’à eux. Purdey est la fille de mon demi-frère et j’avais déjà eu l’occasion de la mettre en scène avec Makenzy dans le cadre d’un court-métrage d’école.

« Dans ma famille, on a parfois vécu des choses dures mais on n’a jamais perdu le sens de l’humour’inconditionnel »

Paloma Sermon-Daï

Pensez-vous que vos références cinématographiques d’enfance, les grosses productions américaines et les comédies belges, exercent une influence sur votre cinéma ?
Sermon-Daï: Certainement. Le principal c’est de regarder des films. Peu importe la porte d’entrée dans le cinéma, pourvu qu’on y rentre. J’assume ma culture de baraki (rires). Je suis pour l’éclectisme. Dans ma jeunesse, j’ai regardé beaucoup de téléréalités et de trucs stupides, et c’est pas grave.

La frontière entre téléréalité et cinéma documentaire peut parfois s’avérer très floue.
Sermon-Daï: C’est sûr. La téléréalité aiguise l’œil à détricoter les relations humaines et peut inspirer des dialogues. On ne se dispute pas dans une téléréalité comme on se dispute dans des films très écrits, par exemple. Quand je demandais à Purdey et Makenzy, qui n’ont pas de culture cinématographique, de se disputer, il est fort probable qu’ils aient pris comme référence la téléréalité. Quand ils s’engueulent, on a l’impression d’être dans Les Anges de la Téléréalité parce qu’ils se taquinent et s’insultent. C’est la vraie vie quoi.

C’était important qu’ils s’expriment à leur manière.
Sermon-Daï: Tout à fait. On sent aussi très fort chez eux l’influence du rap. Quand tu demandes à Makenzy de boxer dans une scène, il est super heureux parce que ça fait clip de rap. L’argot qu’ils utilisent est fait de mots qu’on n’entend même jamais en Belgique. Ils reprennent des trucs de rappeurs français et finissent par parler comme dans le «9-3 ». Le tout mélangé à des formulations très wallonnes. C’est très particulier. À travers ces dialogues d’ambiance, ils racontent une réalité sociale. C’était important pour moi de ne pas les brider dans leur façon de parler même si leur humour et leurs remarques ne sont pas forcément politiquement corrects. Mais ça correspond à une réalité de l’adolescence aujourd’hui et ce n’est pas en la censurant qu’on va la faire disparaître, de toute façon.

Que ce soit dans votre précédent film, le documentaire Petit Samedi consacré à votre frère et à votre mère ou dans votre fiction Il pleut dans la maison, les femmes incarnent des personnalités fortes, bienveillantes et surtout très lucides.
Sermon-Daï: Ça vient certainement du milieu dans lequel j’ai grandi. J’ai vécu avec beaucoup de femmes très courageuses qui étaient obligées de prendre les choses en mains. Dans une réalité un peu dure comme celle que je filme, j’ai envie de voir des combats, et des réussites dans ces combats. J’ai envie de voir de l’émancipation. Le personnage de Purdey essaie de briser un plafond de verre. Elle a envie de plus de stabilité et rêve d’un avenir meilleur. Son frère est plus jeune et plus vulnérable, donc il a davantage besoin de protection.

Vos films ne se focalisent pas sur un seul personnage qui serait le protagoniste, ils s’intéressent davantage aux dynamiques au sein d’une même famille.
Sermon-Daï: C’est parce que j’essaie de ne jamais juger mes personnages. Et pour ne pas les juger, je suis forcée de montrer un contrepoint. En tant que spectateur, on pourrait, par exemple, être très dur envers le personnage de Makenzy et se dire que c’est un petit branleur qui est violent et qui se moque. Mais quand on le voit dans les yeux de sa sœur, on comprend que c’est un gamin de quinze ans. C’est elle qui lui redonne un peu d’humanité. Je suis très intéressée par ces duos d’amour inconditionnel, qu’il s’agisse d’amour filial ou fraternel. La marge est très fine entre une relation toxique et une relation d’amour inconditionnel.

Pourquoi être passée du documentaire à la fiction ?
Sermon-Daï: Le documentaire, c’était parce que j’avais envie de faire un film avec mon frère. Et ce que je n’ai pas pu raconter dans mon documentaire, j’avais envie de le raconter sans tabou dans un film de fiction. Je pouvais parler d’un parent absent sans mettre mes proches dans l’embarras. Il pleut dans la maison m’a offert la liberté dans le fond et dans la forme dont j’avais intensément besoin à ce moment-là.

Une liberté saluée puisqu’Il pleut dans la maison a été couronné du prix French Touch à la Semaine de la Critique. Quels souvenirs gardez-vous de l’expérience cannoise ?
Sermon-Daï: C’était super. On a eu énormément de chance de bénéficier d’une telle exposition. Ce qui est beau, c’est que j’ai vécu Cannes dans les yeux de Purdey et Makenzy. C’était la première fois que Makenzy prenait l’avion, donc c’était un peu les vacances. Ça m’a permis d’oublier un peu l’industrie du cinéma. On a vécu de très beaux moments quand on a présenté le film. On était conscients d’être à Cannes mais on a aussi passé beaucoup de temps à la plage et à manger des glaces. C’était simple et léger.

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